L'Assemblée est vraiment à deux minutes près

REFORME PARLEMENTAIRE Ce mardi, il fallait être pointilleux au Palais Bourbon, sous peine de se faire taper sur les doigts...

Mathieu Grégoire (à l'Assemblée)

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L'économie français a subi un violent coup d'arrêt au quatrième trimestre 2008 avec une baisse de 1,2% de son Produit intérieur brut (PIB), qui a conduit le gouvernement à annoncer une récession pour 2009.
L'économie français a subi un violent coup d'arrêt au quatrième trimestre 2008 avec une baisse de 1,2% de son Produit intérieur brut (PIB), qui a conduit le gouvernement à annoncer une récession pour 2009. — Bertrand Guay AFP/Archives

Il manque juste un buzzer aux deux grosses horloges digitales installées de chaque côté de Bernard Accoyer, et l'Assemblée nationale aura tout de l'ambiance électrique d'une salle du basket. Ce mardi après-midi, le Palais Bourbon inaugurait la réforme du travail législatif, par ce qui n'est pas la mesure phare, mais bel et bien la plus théâtrale. L'opposition a cinq questions d’actualité en plus, soit quinze en tout - le même nombre que la majorité - qu'elle peut poser sur deux jours. Et dans un souci rare d'égalitarisme, le député interrogateur et le ministre prié de s'expliquer ont deux minutes, montre en main, pour argumenter.

D'où ces deux chronomètres façon 24 heures, qui ont donné ce mardi après-midi un suspense haletant: Christine Lagarde finira-t-elle de justifier la nomination de François Pérol en moins de 120 secondes, soit le temps que met Jack Bauer pour éliminer quatre ou cinq ennemis de l'Amérique? Dans le même intervalle, Roselyne Bachelot autorisera-t-elle les boissons alcoolisées dans les salons, les dégustations et les foires? La réponse dans les deux cas est «oui», avec mention bien pour une ministre de l'Economie plusieurs fois sollicitée et qui s'offre le luxe d'avoir cinq secondes de rab sur sa dernière réponse. Bernard Accoyer a apprécié.

Ayrault sous pression

Le président de l'Assemblée a dû couper une députée socialiste ambitieuse sur les franchises médicales, et surtout calmer les deux parties lorsqu'elles se sont crues au Madison Square Garden, scandant «5, 4, 3, 2, 1, 0» pour déstabiliser l'orateur du camp adverse comme on perturbe le shooteur d'en face. «S'il vous plaît, laissez le chronomètre faire son oeuvre», a demandé Accoyer aux députés excités. Jean-Marc Ayrault, chef de file des députés PS, fut particulièrement mis sous pression par l'UMP pendant la fin de ces deux minutes, de bonne guerre pour celui qui fut le plus farouche opposant socialiste au projet de loi organique.

Les socialistes, eux, ont harangué le Premier ministre François Fillon, coupable d'être beaucoup trop long dans sa réponse. Mais non, explique Accoyer: «Mes chers collègues, le Premier Ministre s'exprime aussi longtemps qu'il le souhaite, c’est une constante sous la Ve République». Et l'exception qui confirme la règle.

Ces questions/réponses à la nouvelle mode, «c’est plutôt bien, cela donne du rythme, un spectacle plus intéressant, glisse un député PS. Après, pas sûr que ça change la face du Parlement.» Cette mesure est plutôt la face immergée d’un iceberg conséquent. La réforme du travail législatif instaure notamment un ordre du jour partagé entre gouvernement et législatif, un travail plus poussé en commission (six semaines avant que le projet de loi arrive dans l'Hémicycle) et un temps global pour les débats en séance publique, ce qui déplace de facto le droit d'amendement vers les commissions.

Karoutchi en toute décontraction

«On va avoir un meilleur travail en amont, explique Roger Karoutchi, ministre chargé des relations avec le Parlement, en prenant le soleil sur le perron face à une nuée de caméras. Il y aura un mois ou deux de mise en place, mais à partir du mois de mai, le travail sera plus complet, plus équilibré. Et les ministres vont être plus présents au Parlement, vous verrez, une vraie démocratie, ce sont aussi des liens entre législatif et exécutif.»

A la sortie de la séance des questions, on s'en est allé voir le député communiste Maxime Gremetz, un des gros bretteurs du coin. «Bon, ces 15 questions de deux minutes, ce n'est pas vraiment d'une importance fondamentale. D'ailleurs, on en avait moins avant mais on pouvait aller jusqu'à 2 minutes et 30 secondes. Le problème est autre: on nous prive de l'essentiel avec le temps global, on va pouvoir stopper la parole de l'opposition dans l'Hémicycle. Ce ne sera même plus la peine de venir en séance publique, on se contentera de débats en cercle fermé. Mais tout ne peut pas se faire en commission, on délibère par le peuple, pour le peuple et devant le peuple.»

Tailleur gris impeccable, Nadine Morano a grondé l'opposition: «Ils devraient être contents d'avoir gratté des questions. Et puis au final, le travail en commission, l'ordre du jour partagé, ce n’est pas ça le vrai pouvoir?». La secrétaire d'Etat à la Famille a finalement balancé l'argument massue: «Et puis le vrai truc, c'est quand même de convaincre les Français et de gagner les élections.» Alors buzzer ou pas buzzer...

Ce nombre égal de questions entre la droite et la gauche était déjà en vigueur entre 1974 à 1981. Avec l'arrivée de la gauche aux affaires, le temps de parole était dévolu en fonction de l'importance numérique des différents groupes politiques.