«Cécile, tu nous manqueras, mais on ne t'oubliera jamais»

REPORTAGE Cécile Vannier, 18 ans, aurait dû reprendre les cours ce lundi matin, au lycée Léonard-de-Vinci de Levallois-Perret. Elle a été victime d'un attentat au Caire dimanche 22 février. A la sortie de l'établissement, quelques heures avant les obsèques, ses jeunes camarades ont fait part de leur émotion...

Mathieu Grégoire

— 

L'arrivée des jeunes de Levallois-Perret, le 23 février 2009, le lendemain de l'attentat du Caire qui a coûté la vie à Cécile, 18 ans, en Terminale S à Léonard-de-Vinci.
L'arrivée des jeunes de Levallois-Perret, le 23 février 2009, le lendemain de l'attentat du Caire qui a coûté la vie à Cécile, 18 ans, en Terminale S à Léonard-de-Vinci. — NIKO/SIPA

C’est un paquebot, un bâtiment moderne au coeur du quartier d’affaires de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Une large inscription bleu ciel vient barrer l’entrée de plexiglas, Léonard-de-Vinci, lycée meurtri, 1.700 élèves et près de 140 professeurs qui préparent désormais une multitude de bacs pros ou généralistes avec le poids du souvenir.

Dans l’immense hall d’entrée, baigné par un soleil éclatant, quelques jeunes filles chuchotent, assises sur un banc. Juste à côté, au centre de cette pièce colossale, une chaise et une table d’écolier, propres, vides, un bouquet de roses pâles au coeur rougeoyant et un livre. Un recueil de condoléances, où quelques courageux viennent ouvrir leur coeur, tout en restant debout par déférence pour Cécile, 18 ans et terminale scientifique 3, morte au Caire dans l’explosion d’une bombe.

«Cécile, tu étais super. Tu es malheureusement partie trop vite. Tu nous manqueras, mais on ne t’oubliera jamais», annotent Alexandre et Rodolphe. «Tu nous manqueras à tout jamais, tu es gravée dans notre coeur. On t’aime Cécile», dit un autre message, d’une écriture ronde. «Que de tristesse, avec ce drame, il n’y aura pas une journée sans que nous pensions à toi.»

«C’est le hasard le plus terrible»


Derrière ces mots intenses, les paroles viennent difficilement, avec pudeur, retenue, il est difficile d'énoncer l’inconcevable. «Je connaissais Cécile seulement de vue, elle avait l’air gentille, lance Batoul, jeune demoiselle de 17 ans, en terminale secrétariat. Cela fait de la peine. Elle part en vacances pour s’amuser, elle ne revient pas. On pense à sa mère.» Sa copine de classe Véronique, 18 ans: «C’est le hasard le plus terrible. Cela peut nous arriver à nous, à nos proches, à tout le monde.»

Un brouhaha soudain, il est midi, c’est la sortie des cours. La Conseillère principale d'éducation (CPE) a dressé une longue table près de la porte, elle a disposé une douzaine de bouquets de roses blanches dessus. Laure, en première littéraire, vient prendre une fleur qu’elle gardera cet après-midi, pour la cérémonie à la mairie de Levallois. Elle murmure: «Je ne connaissais pas Cécile personnellement, mais je vois bien son visage. C’est important d’être là et de penser à elle.»

Son ami Abdel a l’oeil sombre: «Je n’aime pas du tout cet emballement médiatique. Et puis Nicolas Sarkozy qui vient, c’est bien, mais bon...» Ses pensées vont à son partenaire de TPE (Travaux personnels encadrés), présent en Egypte, «marqué psychologiquement» par l’attentat. Il a appris la nouvelle, dimanche 22 février, par un copain «qui avait son ancienne petite amie là-bas».

Ces colonies organisées par la municipalité, une ribambelle d’ados levalloisiens y a déjà participé, c’est presque un passage obligé. «J’ai été au Japon avec une colo de ce type, souligne Abdel. Il y avait d’ailleurs eu un séisme mais on était loin. Eux n’ont pas eu cette chance. Ils étaient au mauvais endroit au mauvais moment.»

Minute de silence

Sur le parvis du lycée, les élèves se pressent. «Pas de cigarettes, et on enlève les chapeaux!», lance la CPE. Il faut sauver les apparences, rester digne devant les caméras qui cernent l’entrée. Une fille pressée de questions s’effondre, en larmes, sur l’épaule d’une amie. Elle était proche de Cécile. «On t’aime, tu sais», la réconforte sa copine.

Ghislaine, en seconde généraliste, le visage encore poupin, parle «des élèves de Danton, son ancien collège, qui ont été touchées. Il y avait Malou, elle a eu la jambe cassée, les cheveux brûlés. Une autre fille, la soeur d’une amie, a eu les tympans abîmés. Mais le pire, c’est le traumatisme. Elles ont vu qu’elles étaient directement visées.» Morena, sa camarade, décrit une matinée étrange: «On a fait une minute de silence en arrivant. Et puis on a parlé avec la prof d’espagnol, elle nous a demandé si on était choqué, si on voulait parler.»

Cellule d'écoute et plaque commémorative

Une cellule d’écoute a été créée à Léonard-de-Vinci, et dans tous les collèges de Levallois-Perret. «Ce n’est pas aujourd’hui le plus dur, ce sont les semaines qui viennent», explique Annie Gruszewski, présidente de la FCPE du lycée, en tendant une rose à deux femmes de ménage. Sa fille est en terminale scientifique, la S4, elle devait partir en Egypte en avril prochain. Le voyage a été annulé, tout comme un autre déplacement au Caire. «Ma fille est partie une dizaine de fois en colo avec la ville. Au Sénégal et en Grèce, elle était avec Cécile. Levallois, c’est une petite ville, tout le monde est touché par ce drame.»

Le proviseur Weigert passe, il tourne, donne des instructions énervé. «Il est un peu soupe au lait aujourd’hui», soupire gentiment la CPE, avec un regard compréhensif. Le comité de vie lycéenne organise une collecte, pour poser une plaque commémorative. Les jeunes aimeraient que ce soit sur les lieux de l’attentat, près du bazar emblématique de Khan el-Khalili, en plein centre de la capitale égyptienne. C’est impossible, évidemment.

Le proviseur Weigert, directeur du lycée français du Caire par le passé, va tout faire pour que l’ambassade de France ou son ancien établissement puisse recevoir cette plaque en guise d’ultime hommage. La souffrance, elle, restera à Léonard-de-Vinci.