«Les risques d’embrasement en Martinique sont moins importants»

INTERVIEW Pascal Perri, professeur d'économie, spécialiste des Antilles et auteur du livre «Le Tourisme à la Martinique: sous la plage... les conflits» revient sur les différences structurelles entre la Martinique et la Guadeloupe...

Propos recueillis par Catherine Fournier

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Plusieurs maires de Martinique, dont celui de Fort-de-France, ont décidé d'annuler les festivités du carnaval 2009 sur leur commune en raison du mouvement social en Martinique et en Guadeloupe.
Plusieurs maires de Martinique, dont celui de Fort-de-France, ont décidé d'annuler les festivités du carnaval 2009 sur leur commune en raison du mouvement social en Martinique et en Guadeloupe. — Jean-Michel Andre AFP

La grève générale a été lancée le 5 février dernier en Martinique, près de quinze jours après la Guadeloupe. Le «collectif du 5 février» réclame une hausse de près de 450 euros pour les bas salaires. Après deux nuits de violences mardi et mercredi, un accord était en passe d’être trouvé.

Les événements de cette semaine en Martinique ont fait craindre que l’île emboîte le pas à la Guadeloupe. Ces craintes étaient-elles fondées?

Les Martiniquais voudront obtenir ce que les Guadeloupéens ont gagné par la rue. Le préfet à la Martinique a pris des mesures conservatoires pour éviter les dérapages. Sur le plan social, les Guadeloupéens ont fait le boulot. Il me semble que les risques d’embrasement en Martinique sont moins importants.

Pourtant, selon le collectif du 5 février, «70.000 Martiniquais vivent en dessous du seuil de pauvreté et le pouvoir d'achat ne cesse de diminuer»…

Effectivement. En Martinique, les békés (descendants de planteurs) contrôlent l’activité économique de l’île et sont propriétaires des terres. Même en Guadeloupe, ce sont souvent les békés martiniquais qui possèdent le commerce et la distribution. Mais en à la Martinique, on n’observe pas la même conflictualité radicale qu’en Guadeloupe et il faut remonter à la Révolution française pour en trouver la raison.

C’est-à-dire?

Quand les planteurs blancs de l’Ancien régime ont vu débarquer les troupes françaises de la Révolution en Guadeloupe avec la guillotine, ils se sont empressés de placer la Martinique sous protectorat britannique. La Martinique reviendra à la France au début du 19 e dans le cadre du traité d’Amiens. Les Guadeloupéens, eux, ont mené un combat collectif. Ils ont conduit une «révolution nationale» au moment où les Martiniquais noirs continuaient de vivre leur tête à tête avec les planteurs blancs. Petit à petit, une population métissée a émergé et pris une place de plus en plus importante dans la société, notamment grâce à l’accès à l’école républicaine. Aujourd’hui, ils représentent pour partie l’élite administrative et politique de l’île.

Mais la société martiniquaise est-elle pour autant plus égalitaire?

Non, car la richesse, le bâti et le foncier, n’a pas changé de mains. Lors de l’abolition définitive de l’esclavage en 1848, à la Martinique comme en Guadeloupe, les terres n’ont pas été redistribuées. Au contraire, on a dédommagé les propriétaires d’esclaves! Et au moment de la départementalisation des deux îles, en 1946, on a donné le pouvoir politique aux noirs ou aux métis mais le pouvoir économique est resté aux mains des blancs. Au milieu, l’Etat a cherché à réduire les inégalités en développant notamment les revenus sociaux. Mais ce monde là est sur le point de s’effondrer.