Le rhum des Antilles pris en otage par la grève

REPORTAGE Les plantations de canne à sucre, «dégâts collatéraux» du mouvement social...

Laure de Charette

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De notre envoyée spéciale à Pointe-à-Pitre,

Le moulin tourne. Au bout d’un chemin défoncé, le Domaine de Bellevue, producteur de l’un des meilleurs rhums des Antilles, fonctionne tant bien que mal malgré la grève. Autour de la distillerie et de la «Ti Boutik» vide de touristes, des champs de canne à sucre s’étendent à perte de vue. Un océan vert chlorophylle à deux pas du lagon, sur les hauteurs de Capesterre, commune guadeloupéenne de Marie-Galante, une île au large de Pointe-à-Pitre.

Les tiges, immenses, se courbent sous le vent chaud. La canne est mûre, riche en sucre. Il faut la couper, avant la saison des pluies. Seulement l’onde de choc de la grève générale entamée il y a plus d’un mois par le LKP (collectif contre l’exploitation) déferle ici aussi. Hubert Damoiseau, un «béké» de 36 ans, à la tête de l’exploitation, parle de «dégâts collatéraux».

«Des années pour s’en remettre»

Ses neuf salariés viennent encore travailler. Mais la paralysie des îles risque de lui coûter sa médaille. «Les échantillons de rhum qui devaient partir pour le Salon de l’agriculture, où nous avons obtenu la médaille d’or en 2008, n’ont pas pu être récupérés par le ministère. Comment les envoyer, la poste et DHL sont en grève!», se désole le jeune chef d’entreprise en jeans.

Blanc, né en Guadeloupe, il a repris la distillerie achetée par son arrière grand-père en 1924. Avec cent bouteilles d’un litre de rhum obtenu avec une tonne de canne, c’est le meilleur rendement des Antilles. Sa famille figure parmi les grands noms de Guadeloupe. Il vit avec sa femme et ses deux enfants blonds dans une jolie maison avec vue circulaire sur le lagon. «On arrivera à survivre à cette crise, on paiera les salaires. Mais il va nous falloir des années pour s’en remettre». Hier, lors d’une réunion avec ses «gars», ils ont eu «une pensée» pour le syndicaliste tué.

Son cousin, Hervé Damoiseau, a lui aussi une rhumerie, sur Grande-Terre, au cœur de la Guadeloupe en panne. «Quelques jours après le début de la crise, mes employés ont voulu revenir travailler. Mais des gens du LKP les ont traités de «negs à blancs», d’amis des blancs. Je ne les ai plus revus depuis». Plusieurs plantations font appel aux travailleurs haïtiens sans papiers ces temps-ci. Sur sa terrasse marie-galantaise, Hubert Damoiseau veut rester serein. Si les stations services restent ouvertes, ses tracteurs pourront sillonner les champs de canne à sucre. Le tapis vert sera fendu, les tiges pliées.