En Guadeloupe, les langues se délient contre la grève

REPORTAGE La population est fatiguée et attend patiemment que le conflit se termine...

Laure de Charette

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Dans le centre ville de Pointe-à-Pitre, des manifestants ont défilé pour faire fermer les commerces qui avaient levé leurs rideaux. En banlieue, des files d'attente se sont formées devant au moins deux supermarchés.
Dans le centre ville de Pointe-à-Pitre, des manifestants ont défilé pour faire fermer les commerces qui avaient levé leurs rideaux. En banlieue, des files d'attente se sont formées devant au moins deux supermarchés. — Lionel Bonaventure AFP
De notre envoyée spéciale à Pointe-à-Pitre,

Le bitume est défoncé. Mais la voie est libre. Ce lundi en Guadeloupe, un semblant de vie normale est réapparu. Les voitures cramées ont été tractées sur le bas-côté. Le centre-ville fantôme de Pointe-à-Pitre retrouve même ses embouteillages. Le soutien au LKP (collectif contre l’exploitation) est toujours total.

Mais un certain nombre de gens, restés muets par fatalisme ou par peur, selon l’analyse de certains, disent désormais leur lassitude. «La population est fatiguée et a envie que le conflit se termine» reconnaît même - sous couvert d’anonymat - un bras droit d’Elie Domota, le leader de la contestation. Dans la rue, les gens râlent ouvertement : ils ne peuvent plus faire de courses depuis un mois, circuler, travailler, envoyer les enfants à l’école.

Retenues sur salaire

Sur les ondes aussi, les langues se délient. Dans l’émission «Coup de gueule, coup de cœur» sur la radio RCI, une mère supplie: «Mon fils est handicapé. Comment je peux m’occuper de lui? Arrêtez tout». Un monsieur estime que les violences urbaines «vont trop loin, dépassent un stade». France-Antilles ne paraît plus depuis mardi – certains se demandent si le quotidien, neutre, n’a pas été prié de se taire par le LKP.

Si les fonctionnaires ont été payés en janvier, les retenues sur salaire s’opérant dans un délai de deux mois, les commerçants s’inquiètent désormais haut et fort du contre coup économique. Certains ont rouvert. Comme ce vendeur de cartes postales, Michel. Les «commandos du LKP», dit-il, qui sillonnent la ville pour intimer l’ordre aux commerçants de baisser le rideau ne lui font «plus peur».

«Tabassés»

Pourtant ceux qui ont dédaigné le blocus les premières semaines l’ont payé cher. «Six chefs d’entreprise ont été tabassés. L’un parce qu’il a refusé de fermer sa boutique, un autre parce qu’il s’est exprimé contre la grève dans les médias. Ceux qui ne se couchent pas devant le LKP sont frappés», assène Patrick Vial-Collet, antillais, directeur d’un groupe hôtelier. «Vous pouvez me citer, je n’ai pas peur des représailles».

A l’origine d’une marche anti-grève annulée mardi faute de participants – «les 4 600 personnes attendues ont été coincées par les barrages» - lui est convaincu qu’une «majorité silencieuse pro-LKP, mais anti-pagaille» existe. «Les gens commencent à être trop dérangés dans leur confort de vie pour approuver encore les méthodes du collectif» poursuit-il. Lundi matin, la place du marché est encombrée d’étals et les quais de pêcheurs. Comme si la solidarité avec le mouvement permettait désormais aussi de vivre, et de s’exprimer.