Dans les « aspirateurs de misère sociale » de Pointe-à-Pitre

— 

Avec sa touffe de barbe retenue par un élastique et son tee-shirt ample qui lui tombe aux genoux, Toktone, la trentaine, est l'un des artistes de la cité. Il est musicien et peintre en bâtiment. Les immeubles orange, bleus et jaune fluo qui entourent la cage d'escaliers où il traîne avec ses amis, c'est lui qui les a repeints. « Ce n'est que du maquillage, mais c'est vrai que c'est beau ! C'est Mortenol nord », précise-t-il, pour ne pas confondre avec Mortenol sud. La façade de la tour qu'il indique est grise, vétuste, sinistre. Sur 100 m, des paraboles squattent les balcons recouverts de crasse noire.

A quelques kilomètres du centre-ville de Pointe-à-Pitre, la capitale économique de Guadeloupe, les « ghettos » s'étirent au soleil. Le terme est officiel : même le maire, Jacques Bangou, le prononce sans tabou. Il parle aussi d'« aspirateurs de misère sociale ». Chômage, drogue, armes - « on trouve un flingue pour 150-200 euros, c'est pas dur », assure Toktone -, les cités n'ont pas attendu la grève et les violences pour connaître des nuits « chaudes ». En journée, l'ambiance est calme, même à la cité Henri-IV, surnommée « Washington » par les jeunes, où un syndicaliste a été tué d'une balle dans la poitrine dans la nuit de mardi à mercredi. Le quartier s'enroule autour du cimetière de la ville. Quelques palmiers se balancent au-dessus du bitume. Le taux de chômage des jeunes frôle ici les 50 %. « Il n'y a pas de porte de sortie au ghetto, explique un jeune. Tu vas en métropole faire des études, à ton retour tu as plein de diplômes mais pas de travail. Et si tu restes ici, tu ne trouves pas plus de travail. » Sans surprise, ils soutiennent la lutte du LKP, jusqu'au bout.

A Carénage, un dédale de rues réputé chaud situé près de la marina, un gros bateau a été jeté en travers de la route. Des poteaux électriques ont été abattus. Aucune voiture ne peut entrer ni sortir depuis un mois. La cité vit en autarcie. C'est le quartier des pêcheurs, des Booster sur lesquels circulent les jeunes, et des prostituées de la rue Raspail, « les Espagnoles » qui viennent en réalité de Saint-Domingue. Ici, pas de tours glauques, mais des cases en tôle rouillée par la pluie, parfois insalubres. Certaines ont été brûlées, dans le cadre du programme de « décasement » lancé par la mairie. Les familles sont transférées, de gré ou de force, dans des petits immeubles HLM coquets, juste en face, avec vue sur la mer. Certaines craignent que l'esprit de « lakou », de voisinage, disparaisse. Les vieux discutent sur une place. La vie chère, le chômage, le manque d'avenir, ici, tout est décuplé. Un vieux sort de sa case. « Je vais me boire un ti-punch en attendant que Sarkozy parle. » Il soupire, l'air de ne pas y croire. ■Envoyée spéciale, Laure de Charette