Moi, Julie, enseignante-chercheur et fière de l'être

TEMOIGNAGE Une jeune universitaire témoigne pour 20minutes.fr de la réalité du quotidien d'un enseignant-chercheur en France...

Recueilli par Catherine Fournier

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Des étudiants participent à une assemblée générale à l'université de Strasbourg, le 04 février 2009, afin de décider des actions à mener dans le cadre du mouvement national de protestation contre le décret réformant le statut des enseignants-chercheurs. AFP PHOTO / PATRICK HERTZOG
Des étudiants participent à une assemblée générale à l'université de Strasbourg, le 04 février 2009, afin de décider des actions à mener dans le cadre du mouvement national de protestation contre le décret réformant le statut des enseignants-chercheurs. AFP PHOTO / PATRICK HERTZOG — AFP PHOTO / PATRICK HERTZOG

Normalienne, agrégée, doctorante et enseignante-chercheur à la Sorbonne, Julie Neveux, 30 ans, pouvait difficilement faire mieux en termes de diplômes. C'est pourtant un avenir incertain et précaire qui l'attend ces prochaines années. Et les réformes menées à grand train dans l'enseignement supérieur ne sont pas pour la rassurer. Témoignage d'une jeune universitaire attachée à son statut.

«Je prépare une thèse depuis trois ans sur un poète anglais du 17e siècle, John Donne. En parallèle, je donne des cours de linguistique et de phonétique anglaise à la Sorbonne à Paris. Je n'ai pas encore le statut de maître de conférences, réservé aux docteurs (qui ont soutenu leur thèse, ndlr). Mais je fais partie de la communauté des enseignants-chercheurs puisque je perçois une allocation de recherche, d'un montant de 1.390 euros net par mois, complétée par un mini salaire pour l'enseignement, de 270 euros.

«La recherche, comme l'art, c'est la respiration de la société»

Une fois que j'aurai terminé ma thèse, il faudra que j'envoie mon dossier au Conseil national des universités (CNU), qui validera ou non ma capacité à enseigner à l'université. Si l'avis est positif, je ferai le tour des facs françaises pour trouver un poste de maître de conférence. Les places sont rares. Donc, en attendant, je continuerai sûrement à donner des cours en tant qu'Ater (attaché temporaire d'enseignement et de recherche) pour un salaire d'environ 1.700 euros net. Si je passe maître de conférences, comme 90% des enseignants-chercheurs (le reste ayant le prestigieux statut de professeur d'université), je pourrai prétendre à un peu moins de 2.000 euros net. A 40 ans, j'atteindrai peut-être les 2.500 euros.

J'avoue que quand j'ai réalisé ce qui m'attendait, j'ai failli abandonner. D'autant qu'en France, on est coincé dans nos carrières, les entreprises recrutent peu de chercheurs. Malgré tout, je suis attachée à mon statut. La recherche, comme l'art, c'est la respiration de la société. C'est un travail solitaire, intellectuel et aride. Alors, certes, il y a peut-être certains chercheurs qui dépriment et qui ne font rien. Mais le projet du gouvernement de vouloir rentabiliser le monde de l'enseignement supérieur et de l'éducation en général est vraiment très inquiétant.

«Non, je ne suis pas un vieux mammouth qui veut garder ses privilèges»

Car au fond, le projet de décret de Valérie Pécresse ouvre la porte à une concurrence sauvage entre les enseignants-chercheurs. Ceux qui ne publient pas dans des revues seront déclassés et verront leurs heures de cours augmenter. Entre parenthèses, c'est avoir une piètre opinion de l'enseignement que de l'envisager comme une sanction. Publier un article dans une revue bien classée, c'est rare. En anglais, par exemple, il existe une seule revue de «rang A». Le gros de notre travail réside dans la préparation de colloques, où l'on échange des idées. La recherche, ça demande du temps. Mais en revanche, elle nourrit nos cours aux étudiants et vice-versa. L'équilibre est délicat à trouver, mais il est essentiel et nous croyons à ce postulat de départ.

En outre, l'idée que les chercheurs s'évaluent entre eux tous les quatre ans est irréaliste. On est 57.000 en France. Les membres du CNU (chargé de l'évaluation, ndlr) ne sont que près de 1.400. Ils ne vont pas passer leur temps à ça. Les universités vont être obligées de faire appel à des comités scientifiques, beaucoup moins représentatifs, pour réaliser ces évaluations. On ne sera plus jugé par nos pairs mais par des collègues d'autres disciplines. Adieu l'égalité de traitement, bonjour les ambitions personnelles et le copinage. Non, je ne suis pas un vieux mammouth qui veut garder ses privilèges. Mais je crois à ce que je fais. Et je suis loin d'être la seule. Tous les chercheurs de renom sont dans la rue. Et je serai avec eux, le 10 février prochain.