Dignitas: l'usine à suicide, entre «artisanat et travail à la chaîne»

FIN DE VIE Dans son livre, Daniel Gall accuse l'association suisse de graves dérives, que dément Jean-Luc Romero...

Julien Ménielle

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Couverture du livre «J'ai accompagné ma soeur» de Daniel Gall, sur le suicide assisté (Ed. Michalon).
Couverture du livre «J'ai accompagné ma soeur» de Daniel Gall, sur le suicide assisté (Ed. Michalon). — DR

«La dignité, ils n'en ont rien à foutre!» Daniel Gall ne mâche pas ses mots quand il parle de Dignitas, l'association suisse spécialisée dans le suicide assisté. En janvier 2008, il s'est rendu à Zurich avec sa sœur Geneviève, atteinte de la maladie d'Alzheimer, mais en est revenu seul. Les notes qu'il a prises à l'époque, il en a fait un livre, «J'ai accompagné ma sœur» (Ed. Michalon).

La colère d'avoir été «mis devant le fait accompli» par sa sœur et son beau-frère, il estime l'avoir évacuée. Mais sa rancœur reste vivace contre l'association, qui oscille selon lui entre «artisanat et travail à la chaîne». Daniel Gall explique à 20minutes.fr comment ils ont été «accueillis par deux grouillots, dans des locaux dégueulasses et sans toilettes». Il raconte qu'ils n'ont vu un médecin qu'une fois que Geneviève et Yves avaient bu leur gobelet de barbituriques. «Le dossier médical, ils s'en foutent, estime-t-il, et à la limite, il n'est même pas nécessaire d'être malade.»

«Chacun juge pour soi»

Ces accusations, Jean-Luc Romero en a eu vent. Le président de l'association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD) s'est donc rendu à Zurich pour se faire une idée. Son verdict est sans appel: «Tout s'est révélé faux». Il a rencontré Ludwig Minelli, fondateur de Dignitas, qui l'a laissé consulter les dossiers. Le militant assure à 20minutes.fr que «chaque candidat a au moins deux visites médicales» mais tient à rappeler que «chacun juge pour soi, en fonction de ce qu'il juge tolérable pour sa propre fin de vie».

Pourtant, Daniel Gall dénonce des dérives qui semblent difficilement justifiables, comme «ces deux jeunes contraints d'avaler leurs barbituriques dans leur voiture sur un parking, faute de place» ou «des suicides à l'hélium, dans de vulgaires sacs en plastique». Des bêtises, à en croire Jean-Luc Romero, qui assure que «ces deux personnes se sont suicidées, à leur demande, dans leur van, au bord d'un lac» à une époque où l’association changeait de locaux et exerçait dans des chambres d'hôtel.

A la limite de la légalité

De même, le président de l'ADMD reconnaît que quatre «volontaires» ont souhaité utiliser la technique de l'hélium à une époque où «le procureur suisse bloquait les ordonnances de barbituriques». Mais le gaz, qui assure une mort sans douleur «même si les réactions du corps peuvent être impressionnantes pour les témoins», était administré à l'aide d'un «masque d'anesthésie». Qu'importe, pour Daniel Gall, Dignitas est «à la limite de la légalité», ce qui explique des pratiques discutables.

Jean-Luc Romero assure que les courriers des accompagnants respirent «la sérénité» et témoignent d'une «fin de vie heureuse pour leurs proches». «Mais bien sûr, je préférerais que les gens ne soient pas obligés de partir en Suisse», convient-il cependant. Un point sur lequel le rejoint Daniel Gall, qui estime également qu'«un jour, il faudra modifier la loi en France, pour éviter d'avoir à aller si loin pour mourir aussi mal».

Le suicide a un prix
Selon Daniel Gall, sa sœur et son beau-frère ont eu «un prix»: 10.000 euros pour leurs suicides. Sans compter le prix du voyage et de l'hébergement. Un chiffre que Jean-Luc Romero explique par le caractère «professionnel» de l'organisation, qui exclut de travailler avec des bénévoles. Le président de l'ADMD rappelle en outre que le montant comprenait les frais médicaux et l'incinération.