« Qui n'a jamais fait d'erreurs d'injections ? »

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Sur les forums des professionnels de santé, les langues se délient depuis les faits divers récents. Les infirmières* racontent le stress croissant à l'idée de commettre l'erreur fatale, compte tenu des conditions dans lesquelles elles doivent exercer. Pour 20 Minutes, Thierry Amouroux, secrétaire général du Syndicat national des professionnels infirmiers, commente ces témoignages.

Celle qui se présente sous le pseudonyme d'« Escargot bleu » dit avoir « honte », ayant commis la même erreur de perfusion que celle qui a provoqué la mort du petit Yliès début janvier. « J'ai injecté 900 mg de Vanco à la place de 900 mg d'aciclovir. Comment j'ai fait cette bourde ? En même temps, qui n'a jamais fait d'erreurs d'injection ? ». Elle dit s'en être « tirée avec un rapport circonstancié sans blâme parce que je n'ai pas tuée la patiente, que c'était la première fois que ça arrivait, que j'étais seule de nuit et que j'avais déclaré mon erreur. » Sabsab évoque certains collègues « qui se sont plantés sur des doses ou vitesse sur pousse-seringue d'injection » en unité de soins intensifs de cardiologie. Dagoba27 confie sa crainte de commettre l'irréparable : « On est sans cesse sur le qui-vive, il faut répondre au téléphone, aux patients, aux familles, prendre des rendez-vous, brancarder. J'ai toujours une épée de Damoclès au-dessus de la tête, et c'est horrible. » Thierry Amouroux nuance ces propos en précisant que « des millions d'actes médicaux se passent bien chaque jour ». Même si « l'erreur est possible, malgré l'expérience », reconnaît-il.

Sam explique que certains malades en phase de réveil sont reconduits un peu vite dans leurs chambres : « Dans le service de réanimation où je bosse, à l'hôpital Necker, nous sommes en sous-effectif en ce moment. La seule solution est de fermer des lits, ce qui revient à sortir des patients parfois « un peu limite, à coups de pied au cul ». Avec les risques évidents de non-réveil que cela comporte. Eikichir résume : « Le travail en réanimation ressemble plus à un travail de plomberie. » Le syndicaliste, lui, préfère parler de patients « pas toujours traités de manière optimale ». Le manque de lits y est pour beaucoup. « Quand Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, explique qu'il y a onze lits de réanimation disponibles en région parisienne la nuit où un homme de 56 ans est mort d'un arrêt cardiaque, vous vous rendez compte ? Pour une région de 12 millions d'habitants ? Et si on avait eu un accident de bus ? » Dans son rapport sur les missions de l'hôpital rendu en avril dernier au président de la République, Gérard Larcher, devenu président du Sénat, évoque « une réduction d'environ 100 000 lits d'hospitalisation complète, soit -18 %, depuis 1992 ».

La polyvalence exigée du fait du manque d'effectifs entraîne des situations délicates, comme le raconte Domimecau : « J'ai subi la fermeture du service voisin de pédiatrie. Du jour au lendemain nous nous sommes retrouvés avec des couveuses à gérer, des urgences pédiatriques, sans formation et sans doublure. J'ai eu la peur de ma vie professionnelle. » Pour le responsable du syndicat des infirmiers, « le tutorat est moins pratiqué, alors même que les techniques médicales deviennent plus pointues. On atteint un point de rupture. »

Christelle se souvient d'un jour où « une collègue de boulot est venue bosser en étant grippée. Dans mon hosto, tout arrêt de travail d'un contractuel est mal vu et fâcheux pour l'évolution de la carrière ». Kenny précise que « les pools de remplacement n'existent pas partout, et tous les centres hospitaliers n'ont pas forcément les moyens de payer des intérimaires ». Casey enchaîne : « On sait tous que parfois on dépasse ses limites, j'en sais quelque chose : je bosse jusqu'à ce que je ne puisse plus tenir debout ». Pour le responsable du syndicat, les infirmiers - ils sont 350 000 à l'hôpital en France - sont « épuisés du fait des restrictions budgétaires. Ils savent que s'ils ne viennent pas étant malades, l'infirmière d'un autre service s'en chargera, abandonnant ses patients à elle ! » ■ L. de C. * Les prénoms ont été modifiés.