En France, les célébrations ont cependant été entachées d'une polémique entre Bernard Kouchner et la secrétaire d'Etat aux droits de l'homme Rama Yade, qui lui est rattachée.
En France, les célébrations ont cependant été entachées d'une polémique entre Bernard Kouchner et la secrétaire d'Etat aux droits de l'homme Rama Yade, qui lui est rattachée. — Francois Mori AFP/Archives

TEMOIGNAGE

«Quand on est un secrétaire d'Etat isolé, à la première tornade, on est emporté»

A l'heure où Yade et Kouchner s'étripent, Catherine Lalumière, une habituée des gouvernements sous Mitterrand, raconte son expérience...

Le torchon brûle entre Rama Yade et Bernard Kouchner. En créant le secrétariat d’Etat aux Droits de l’homme en juin 2007, adossé au ministère des Affaires Etrangères, Nicolas Sarkozy avait fait dans la nouveauté pimpante. Peut-être un peu trop criarde.

Ce n’est pas facile d’être cantonnée aux affaires courantes, et Rama Yade veut prouver chaque jour qu’elle existe. Et elle en fait trop pour l’ex-French Doctor Kouchner, rallié avec l’âge à la Realpolitik (cf. Kadhafi, la Chine). Comment exister sans marcher sur les pieds de son ministre de tutelle, avec une équipe extrêmement réduite? Périlleux exercice...

Habituée à la fonction (elle a été quatre fois secrétaire d’Etat entre 1981 et 1986, ainsi que ministre de la Consommation, ce qui revenait un peu au même), Catherine Lalumière, aujourd’hui directrice de la Maison de l’Europe, prend le temps de raconter son expérience à 20minutes.fr. De quoi éclaircir les dissensions actuelles.

Vous avez été nommée secrétaire d’Etat à l’Aménagement du territoire le 22 mai 1981, dans le premier gouvernement Mauroy. Ça se passe comment une nomination?
François Mitterrand m’a téléphoné, il m’a proposé un ministère. Naïvement, je lui ai répondu que j’étais plutôt faite pour un secrétariat d’Etat à la Fonction publique et des Réformes administratives

C’est moins prestigieux...

Vous savez, je ne suis pas quelqu’un qui attache beaucoup d’importance aux signes extérieurs de richesse. Je pensais que je devais aller sur un terrain où j’avais une vraie compétence. J’étais déléguée du PS à cette question de l’aménagement. Au téléphone, François Mitterrand a marqué un temps d’arrêt, et puis m’a dit d’une petite voix: «Vous êtes sûre?» J’ai dit oui, je serai plus utile. Il avait évidemment une bonne raison d’être gêné.

Il avait un coup d’avance?

Oui, un mois après, je cédais ma place à un communiste lors du remaniement ministériel. Et je devenais ministre de la Consommation.

Ministre de la Consommation, un poste complètement nouveau...

C’était folklorique. J’étais consternée, je ne voyais pas ce que j’allais faire là-dedans, dans ce ministère nouveau-venu. Je n’avais pas de local, pas de dossiers, pas d’équipe, pas de budget... Juste un bout de papier laissé par le Président: «Vous devriez consulter Mme Christiane Doré qui connaît cette question de la consommation.» Et elle est effectivement devenue ma chargée de mission.

Vous étiez une ministre sans domicile fixe...

Je suis allé voir le secrétaire général du gouvernement, qui m’a installé dans des bureaux du ministère des Finances, rue de Rivoli.

Qu’est-ce qu’on fait quand on part de zéro?
Pour combler cette faiblesse du ministère délégué ou du secrétariat d’Etat, il faut s’adosser au plus fort possible, voir quel ministère peut vous porter dans vos choix politiques. Ces ministères nouveaux, ces jeunes secrétariats, c’est faible, il faut se rapprocher au mastodonte. Je me suis collée aux Finances comme une huître à un rocher. J’ai profité de leurs machines à écrire, de leur personnel, de leur service de courrier. J’ai pu bénéficier de leur intendance...

Il faut être conscient de ses faiblesses?
Oui, il faut bien estimer les rapports de force. Et ne pas faire cavalier seul. Quand on est un secrétaire d’Etat isolé, à la première tornade, on est emporté. Adossé à un gros ministère, le jour où cette force vous aide, vous êtes gagnants dans vos dossiers.

Ça évite aussi la cacophonie...
Vous savez, à part les ministères d’Etat, qui représentent une vraie force politique, notre marge de manœuvre au gouvernement est relative. On est dans un collectif, même si on a beaucoup d’idées, de projets, il faut négocier en amont avec les collègues, ça évite de faire désordre en public. Les affaires gouvernementales sont complexes, dès qu’on touche à quelque chose, plusieurs ministères sont concernés, il faut se mettre en permanence d’accord avec les collègues, négocier avec les voisins, pour donner au final une image harmonieuse et de la cohérence politique.

Revenons sur votre poste de secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, que vous rejoignez en juillet 1984 sous Fabius...
Je travaillais avec Roland Dumas comme ministre des Relations extérieures. Et derrière, c’était de toute façon Mitterrand qui veillait. A un tel poste, ça ne fonctionne que s’il y a une vraie entente avec le ministre sur le fond des dossiers et des méthodes de travail qui s’emboîtent. Avec une administration légère, j’essayais de mâcher le travail à Dumas, et je lui présentais les dossiers. Il assimilait tout très vite, c’était agréable de travailler avec lui.

Il fallait rester modeste...
Mais sur le terrain des Affaires étrangères, il est évident qu’avec Mitterrand et Dumas, si j’avais la prétention de faire ma petite chef, c’était raté. Je jouissais d’une très grande liberté. De toute façon, si on comprend que le patron, c’est l’Elysée, on n’éprouve pas de sentiment de frustration. Mitterrand – Dumas – moi, la chaîne de commandement était claire et satisfaisante. Ce n’était pas une tutelle tatillonne, mais une volonté claire, et moi je m’adaptais.