Le terrorisme sociétal: «Une vraie menace pour l'avenir»

PROTESTATION VIOLENTE Le sociologue Jean-François Daguzan revient sur l'interpellation des dix militants «d'ultra gauche» impliqués dans l'affaire des catenaires SNCF...

Recueilli par Mathieu Grégoire

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Le week-end dernier, une nouvelle rupture de caténaire survenue dans l'Essonne avait suscité la colère du secrétaire d'Etat aux Transports, Dominique Bussereau, qui avait immédiatement dénoncé "l'incident de trop" bien qu'elle semblait due cette fois à des tirs de fusil et non à une défaillance de la SNCF.
Le week-end dernier, une nouvelle rupture de caténaire survenue dans l'Essonne avait suscité la colère du secrétaire d'Etat aux Transports, Dominique Bussereau, qui avait immédiatement dénoncé "l'incident de trop" bien qu'elle semblait due cette fois à des tirs de fusil et non à une défaillance de la SNCF. — Patrick Hertzog AFP/Archives
Militants «d'ultra gauche mouvance anarcho-autonome» qui s'en prennent aux caténaires SNCF et ont été interpellés ce mardi matin, Front national anti radars, groupuscule AZF: les groupes aux revendications floues mais aux actions violentes inquiètent le ministère de l'Intérieur. Jean-François Daguzan, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique et auteur de «Terrorisme(s). Abrégé d'une violence qui dure» (éd. du CNRS), revient sur ce mode protestataire qui vise les symboles de l'Etat français ou du capitalisme et semble en pleine expansion.

Que vous inspire les derniers développements de l'enquête?
Si l'action de ce groupuscule d'ultra-gauche est confirmée, il semble qu'on soit dans le modèle du terrorisme sociétal. On a vu avec la Fnar que la protestation se traduit par des moyens violents envers des éléments symboliques. Le radar est un objet extrêmement symbolique, la SNCF est aussi un symbole très clair de l'Etat français, à moins que l'on ne vise plus spécifiquement le TGV. En attaquant ce fleuron, les activistes peuvent s'en prendre à la technologie triomphante, ou au grand capitalisme. Une logique de chantage n'est pas à exclure non plus: on avertit les autorités qu'on peut provoquer un accident de TGV.

Que pensez-vous de cette mouvance d'ultra gauche?
Il est encore trop tôt pour parler en détail de ce groupuscule. Mais il faut souligner que la crise financière, qui est partie pour durer, favorise ce type de comportement anticapitaliste. On s'attaque aux instruments de la déshumanisation.

C'est nouveau?
Non, cette tendance, que j'appelle le «terrorisme sociétal», est latente depuis plusieurs années. Et croissante. Ce genre d'action violente est apparu aux Etats-Unis dans les années 80 avec les mouvements anti-IVG qui n'avaient pas hésité à tuer des médecins pratiquant l'avortement. Et puis on a eu les terroristes écologistes, les militants radicaux de la cause animale. En Europe, le «terrorisme sociétal» est apparu en 2003 en Italie avec «Aquabomber», un mystérieux personnage qui contaminait les bouteilles d'eau dans les supermarchés au nom de vagues revendications alter-mondialistes. Tous ces gens ont des objectifs très différents, mais il y a une forme de regroupement dans la détestation de la société actuelle.

On a quitté l'ère de la désobéissance civile...
Pour celle de la protestation violente. Un des exemples les plus marquants, ce sont les émeutes qui entourent les réunions du G8, comme à Gênes en 2001, avec le «Black Front». C'est un terrorisme qui prendra de plus en plus d'importance.

Comment en est on arrivé là?
A cause du durcissement de la vie dans nos sociétés, d'un chômage endémique... Ce qui est frappant, c'est aussi l'absence de raisons politiques. La «victoire» de la démocratie libérale a éteint tous les espoirs de changement politique radical. Jusqu'en 1981 en France, on pouvait croire au grand soir, dans les rues et même dans les urnes. Cette hypothèse n'existe plus.

Ces groupes sont donc différents de ceux des années de plomb?
Oui, ils sont plus spontanés, plus hétérogènes, moins structurés pour la prise de pouvoir par rapport à l'ancienne école. Ces groupes agrègent des post soixante-huitards avec beaucoup de gens en marge ou en conflit avec la société. Dans le cas de la Fnar, on avait un anarchiste individualiste, en guerre contre la société et ultra réactionnaire. Mais le spectre est large. On retrouve cette protestation violente dans des occupations d'usine avec des employés prêts à tout pour défendre leur entreprise menacée de fermer: explosions, rejet de substances toxiques dans la nature, séquestration de responsables du personnel…

C'est un problème sérieux...
A force, ce ne sont plus des cas isolés. Plutôt les prémices de mouvements qui resteront erratiques, spécifiques, mais qui vont former une véritable catégorie. Et une vraie menace pour l'avenir.