La chiffonnière du coeur avait engagé sa vie au service des pauvres

Laure de Charette - ©2008 20 minutes

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Quand elle s'avançait, avec ses baskets usées (comme l'abbé Pierre), sa blouse grise et son oeil bleu rieur, Soeur Emmanuelle savait qu'elle séduirait d'emblée son interlocuteur. Ce petit bout de femme, décorée de la Légion d'honneur en 2002, a consacré sa vie au service des autres, l'amour du Christ en bandoulière. Elle parlait vrai, avait du caractère, de l'intelligence et de l'humour. Aussi à l'aise avec les pauvres que sur les plateaux de télévision ou dans les bureaux des puissants, Soeur Emmanuelle (Dieu est avec nous) est toujours restée fidèle à sa devise « Vivre c'est agir, yalla ! » qui signifie « on y va ! » en arabe. Rebelle, elle était partisane du mariage des prêtres et avait écrit au pape Jean Paul II pour lui raconter que les médecins avec qui elle travaillait distribuaient la pilule aux jeunes filles.

Souvent comparée à Mère Teresa

Née à Bruxelles dans une famille aisée, de mère chrétienne et de père juif, Madeleine Cinquin de son vrai nom voit son enfance bourgeoise marquée par un traumatisme : son père meurt sous ses yeux alors qu'elle a 6 ans, à Ostende en Belgique. Peu de temps après, elle fuit avec sa famille pour l'Angleterre, au début de la Première Guerre mondiale. De retour en Belgique, elle vit une jeunesse légère, aisée au beau milieu des années folles. Elle prononce ses voeux de religieuse à 23 ans, en 1931. Elle joue ensuite les professeurs pendant près de quarante ans auprès des jeunes filles des classes aisées en Turquie, puis en Tunisie. Ce n'est qu'à 60 ans passés, à l'âge où d'autres prennent leur retraite, que la religieuse part s'installer à sa demande dans une petite cahute sur les ordures, dans le bidonville du Caire. Elle veut servir les lépreux, comme Mère Teresa à qui elle sera souvent comparée. Elle « épouse » finalement la vie des chiffonniers, ces 100 000 pauvres qui vivent du recyclage des ordures de la capitale égyptienne. Vingt-deux années de « joie profonde » au cours desquelles elle ouvre des dispensaires, des jardins d'enfants, des centres d'alphabétisation grâce aux fonds obtenus en sillonnant le monde et en séduisant les médias. Elle met sur pied une usine de recyclage des déchets. Jamais elle ne tente de convertir ses « frères » musulmans, le prosélytisme n'est pas son credo.

« Je voulais l'Absolu »

A l'aube de ses 100 ans, clouée dans un fauteuil roulant, elle distillait encore avec verve ses confidences depuis la grande maison varoise de sa congrégation de Notre-Dame de Sion, où elle a été rappelée il y a quinze ans. A contrecoeur : elle voulait finir sa vie en Egypte. Ainsi elle confiait récemment à la journaliste Caroline Pigozzi, auteur des Ambassadeurs de Dieu (éd. Desclée de Brouwer) qu'elle avait aimé un homme, jusqu'à en avoir le coeur battant, mais de manière platonique. « J'ai choisi Dieu. Je voulais l'Absolu. Et sur terre, l'homme, quel qu'il soit, ne peut pas vous apporter l'Absolu. » Elle laisse derrière elle Asmae, une ONG laïque et apolitique qui vient en aide à 70 000 enfants dans le monde entier. Ses mémoires posthumes baptisées Confessions d'une religieuse doivent paraître ce jeudi chez Flam­marion. Le secret de sa longévité, selon elle ? Sa « conviction que la vie est passionnante », et un « morceau de chocolat noir tous les soirs ».