« L’arrivée de cette organisation est source de violences », la Cocarde provoque de vives inquiétudes à la fac de Nanterre

REPORTAGE Constituée depuis le mois de mars à Nanterre, l'organisation étudiante, qui prône l'union des droites, provoque de vives oppositions au sein de l'université, historiquement classée à gauche

Charles-Edouard Ama Koffi

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L'université de Paris Nanterre.
L'université de Paris Nanterre. — C-E.AK/20Minutes
  • Depuis la rentrée de septembre, plusieurs affrontements violents ont opposé des militants de gauche et des membres de la Cocarde étudiante.
  • Pour sa première participation à une élection étudiante à Nanterre, pour la CoMUE, la Cocarde est parvenue à élire deux représentants.
  • Un texte préparé par plusieurs syndicats du personnel de l’université, que 20 Minutes a consulté, s’inquiète de l’arrivée de cette organisation décrite comme « d’extrême droite ».

L’Université de Nanterre est-elle devenue le nouveau théâtre des affrontements universitaires entre les antifascistes et les souverainistes ? Jeudi 17 octobre au matin, des violences ont opposé pendant près d’une heure des membres de la Cocarde et, face à eux, des membres de l’Unef, du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et des antifas. Encagoulés, plusieurs individus ont utilisé matraques télescopiques et bombes lacrymogènes pour marquer leur territoire, si bien que l’intervention des CRS a été nécessaire pour séparer la centaine de protagonistes de ces rixes. Au final, près d’une dizaine de blessés ont été comptabilisés des deux côtés, dont certains parmi le personnel de sécurité de la faculté, selon l’université.

Deux étudiants de la Cocarde élus à une élection mineure

Comment expliquer un tel niveau de violence ? Depuis la constitution, en mars dernier, de la 8e section de la Cocarde étudiante à Nanterre, les frictions entre les étudiants augmentent. Et pour cause, l’université a été la première en France dans laquelle se sont implantées les Jeunesses Communistes Révolutionnaires (JCR) au début des années 1980, dissoutes en 2008 au sein du NPA, créé en 2009. En 1968, la fac avait même été surnommée « Nanterre la rouge » pour son engagement politique marqué à l’extrême gauche. De son côté, la Cocarde étudiante, qui prône l’union des droites et a vu le jour en 2015 à Assas, affiche sa proximité avec Eric Zemmourou Marion Maréchal Le Pen sur les réseaux sociaux. Son président, Luc Lahalle, est par ailleurs assistant parlementaire de Jordan Bardella, vice-président du Rassemblement National, à Bruxelles.

Pour Emilie Gérard, responsable de la section de la Cocarde Nanterre, les visées de son organisation étudiante sont claires. « Ce que nous faisons est visible sur notre site, on ne se cache pas ». Sur la plate-forme, justement, on y lit que la Cocarde revendique « de mener un combat idéologique (…) qui se traduit par du militantisme de terrain », ou encore « qu’il n’est plus possible de laisser au sein des universités la gauche agir de manière hégémonique et y répandre sans contestation ses théories les plus délirantes (gender studies, décolonialisme, néoféminisme, etc.). » Emilie Gérard ajoute : « Nos valeurs sont le conservatisme, le mérite et l’identité. » Et selon elle, la Cocarde affiche aussi des disparités internes. « Nous ne pensons pas tous de la même manière. Nous sommes un groupe très divers et ne sommes pas forcément d’accord avec tout ce que disent Marion Maréchal le Pen ou Eric Zemmour, mais ne souhaitons pas qu’ils soient muselés. » L’étudiante de 23 ans affirme ne pas comprendre les violences liées à son arrivée à Nanterre.

Des tensions en vue de la première élection de l’année

Les incidents se sont surtout cristallisés entre l’Unef et la Cocarde au moment des tractages pour l’élection d’étudiants au conseil d’administration de la ComUE, une sorte de communauté universitaire avec Paris 8. Seules l’UNEF et la Cocarde présentaient une liste à cette élection du 17 octobre. Un scrutin mineur remporté par l’UNEF avec 8 représentants, contre 2 pour la Cocarde. Des résultats accueillis en fanfare par la nouvelle organisation.

Au total, la section est parvenue à totaliser 318 voix sur 1.719 suffrages exprimés. Et face à ces chiffres, dans les allées de la fac, l’inquiétude s’est répandue. « Je trouve que c’est beaucoup, reconnaît Julie, une étudiante en philosophie. Mais n’importe quelle autre organisation qui se serait présentée contre les blocages [la fac de Nanterre est régulièrement le théâtre de telles actions en fonction de l’actualité politique, Ndlr] aurait eu autant de voix. La Cocarde manipule et exploite la colère des étudiants, fatigués par les blocages. Je ne suis pas particulièrement politisée et je ne soutiens pas l’Unef, mais je suis venue le jeudi 17 octobre devant la fac pour m’opposer à l’arrivée de la Cocarde sur le campus. C’est inadmissible qu’ils puissent être là. Les étudiants ne se rendent pas compte qu’ils sont d’extrême droite. »

Les idées de la Cocarde portées par l’actualité ?

Un sentiment partagé par Emma, étudiante en psychologie. « Au moment des rixes, l’Unef est venue dans les amphis pour nous demander de venir les soutenir face à la Cocarde. Ce que je sais d’eux, c’est qu’ils sont racistes, LBGTphobes. Ils ne revendiquent pas vraiment leurs idées problématiques et mettent en avant les blocages. »

Pour Soraya, aussi étudiante en psychologie, les idées de la Cocarde résonnent avec l’actualité. « On entend beaucoup parler en ce moment de critiques sur les mères de famille voilées, des prises de position d’Eric Zemmour et ici, à la fac, de la poussée de la Cocarde. Tout arrive en même temps, et cela intrigue. Je crois vraiment que la Cocarde veut s’implanter à la fac et ça ne m’étonnerait pas qu’ils y parviennent. » Imane Ouelhadj, présidente de l’Unef à Nanterre, ne cache pas non plus sa crainte. « Certains de la Cocarde se baladent avec des pin’s de l’Action Française. Ils parlent de suprématie blanche et ça nous inquiète, car nous souhaitons une université inclusive. Une partie des étudiants va se sentir marginalisée s’ils progressent. On se demande ce qui pourrait se passer… »

Le personnel éducatif de la fac signe un texte opposé à la Cocarde

Au-delà des étudiants, la riposte s’organise au sein même du personnel de l’université. Dans un texte qui est sur le point d’être signé par l’ensemble des organisations syndicales des enseignants, ces dernières affichent leur préoccupation. « L’arrivée de cette organisation est source de violences d’un niveau que nous n’avons jamais connu, entraînant plusieurs blessés », dénonce le texte, que 20 Minutes a pu consulter. Les syndicats jugent l’élection des deux élus à la ComUE comme « extrêmement préoccupant ».

« Sous des dehors de respectabilité, ce groupe revendique une idéologie contraire aux valeurs humanistes, de liberté, d’égalité, de fraternité qui constituent le socle de notre communauté universitaire et plus largement celui de notre république », poursuit-il. De son côté, la présidence de l’université tente de calmer le jeu. Dans un communiqué, l’université affirme « qu’il y a souvent eu de la politisation dans les débats entre mouvements étudiants à Nanterre ». Elle reconnaît malgré tout que l’arrivée de la Cocarde entraîne « une violence » qu’elle « condamne ».

« Nous n’avons jamais été violents »

Mais pour Emilie Gérard, la responsable de la section de la Cocarde Nanterre, son groupe n’avance pas masqué. « Nous luttons contre les blocages ! », rétorque-t-elle. Tout en réfutant toute forme de brutalité émanant de l’organisation : « Ça me surprend énormément qu’on nous trouve violents. Nous n’avons jamais fait preuve d’agressivité ou quoi que ce soit. Il suffit de discuter avec nous pour constater que notre démarche est pacifique »

Elue au sein de la ComUE, Emilie Gérard affirme sa volonté de faire progresser la Cocarde Nanterre. « On a énormément de soutiens ici. J’ai reçu beaucoup de messages positifs d’étudiants qui se félicitaient de notre présence. » L’appétit venant en manger, la Cocarde vise désormais les très importantes élections au conseil d’administration de l’université, prévues à la fin du mois de janvier. « On va présenter des candidats », annonce-t-elle. Une élection qui pourrait laisser des traces encore plus profondes au cœur de Nanterre.