Skyrock et le CSA, l’éternelle rengaine

RADIO Condamnée à 200.000 euros d'amende par le Conseil supérieur de l'audiovisuel, la radio n'a jamais été ébranlée jusqu’ici par les sanctions...

Mathieu Grégoire

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Michaël Youn dans les studios de Skyrock
Michaël Youn dans les studios de Skyrock — S. Pouzet / 20 Minutes

C’est un débat récurrent, un affrontement sans fin. Le Conseil supérieur de l'audiovisuel a prononcé une sanction pécuniaire de 200.000 euros à l'encontre de Vortex, la société éditrice de la radio Skyrock pour avoir diffusé des «propos décrivant des actes sexuels de façon crue», selon une décision parue jeudi au Journal Officiel. Les propos ont été tenus de façon répétée dans l'émission de Difool (21h-minuit) en septembre 2007.

Avant cette condamnation conséquente, le CSA tonnait plutôt pour la forme. Du côté de Skyrock, on fait profil bas ce jeudi. «Nous allons demander au CSA de reconsidérer sa décision», explique Pierre Bellanger, PDG de Skyrock

Les raisons de la sanction
Voilà comment Difool avait commenté le 10 janvier la lettre du CSA, qui menaçait d’ouvrir une procédure de sanction : «Ah, on a reçu un petit courrier aujourd’hui: les vœux de bonne année du CSA. » Le Conseil invoque toujours les mêmes raisons: atteinte à la dignité de la personne, intervention à caractère violent ou pornographique, attentatoire aux femmes. Cela fait quinze ans que ça dure pour Difool, depuis l’époque de Lovin’Fun.

«Les débordements sont le fonds de commerce de l’émission de Difool. Il a tendance à toujours aller plus loin, explique un chargé de mission au département radio du CSA. Nous, on contrôle la manière dont l’opérateur recadre les propos, on fait attention à ce qu’il ne jette pas de l’huile sur le feu.» Avant d’ajouter, réaliste: «A chaque procédure, il y a un effet médiatique, les animateurs l’alimentent, c’est le jeu. Alors, non, nous ne sommes pas focalisés sur Skyrock. Il y a 1600 radios privés, on s’attaque notamment au racisme sur des petites radios communautaires.»

Skyrock ne craint pas le CSA
Difool et Skyrock n’ont pas peur du Conseil. Difool, le 10 janvier 2008, s’emportait contre l’institution publique: «Qu’est ce qu’ils vont faire le CSA? Ils vont arrêter l’émission? Venez, venez! Il paraît qu’on a parlé fellation, et au CSA, on ne suce pas. Toutes celles et tous ceux – parce qu’il y a des gars aussi – qui sucent, on devrait leur coudre la bouche! Faudra pas nous chercher longtemps, on n’est pas trop des victimes. On vous tiendra au courant.»

Si la contestation de l’animateur reste puérile, celle de Pierre Bellanger ne l’est pas. Chaque sanction permet au PDG de Skyrock de pousser ses idées. Bellanger n’a jamais loupé une convocation devant le CSA. Voilà ce qu’il expliquait dans un courrier à l’institution que s’est procuré 20minutes.fr: «Il faut bien comprendre le contexte de l’expression sur Radio Libre, celui d'une communauté générationnelle de dialogue, positive, accueillante, faite de divertissement, d'humour, d'émotions et de rires. (…) Qui ne va pas mieux en écoutant, en parlant, en partageant ? La crudité est, en ce sens, une bénédiction, car elle décomplexe, libère, modère, amuse, lève des tabous et des ignorances qui font mal. Où les garçons et les filles de tout notre nouvel horizon ethnique, de tous milieux, peuvent-ils échanger et se répondre sur les sujets si personnels de la sexualité?»

Que risque Skyrock à long terme?
Symbolique par son montant, l’amende est une goutte d’eau par rapport au chiffre d’affaires annuel de la radio, environ 31 millions d’euros. Parce que «nous reconnaissons à la personne jeune, une personnalité à part entière, intégrale, responsable, complète et la traitons comme telle», martèle Bellanger dans sa lettre. Les programmes de Difool ne changeront guère. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à écouter ce jeudi soir, ici, le problème du mois: des «cas» particulièrement salaces piochés dans le courrier des lecteurs des magazines Max, Girls ou Union et que Difool analyse avec ses auditeurs.

La principale force de Skyrock est d’ailleurs dans son auditoire de fidèles. A chaque minute, 285 000 auditeurs simultanément, selon les derniers chiffres de Médiamétrie, se rapprochent religieusement de leur poste. Près d'un million au total se relaient de 21 heures à minuit. Presque autant de filles que de garçons. Dix ans après son lancement Radio Libre est la première émission du soir, toutes radios confondues. Elle vampirise les 13-19 ans, fait de Skyrock l’incontestable leader des moins de 25 ans, la radio reine des territoires urbains.

Seule une interdiction temporaire d’antenne pourrait fragiliser Skyrock, mais ce serait une révolution dans le monde des médias. Laissons la conclusion à Hervé Glevarec, sociologue et auteur d’une étude sur cette émission: «Pour écouter la libre antenne de Difool, il faut le vouloir. C’est comme les jeunes garçons qui vont acheter Playboy. Personne ne vous oblige. Si à 13 ans, on n’y va, c’est qu’il y a une raison. Mais bon, un jour, on passe à autre chose.»