«Les condamnations d’anciens nazis sont aujourd’hui très rares»

OCCUPATION Les auteurs du crime de Maillé n'ont jamais été retrouvés. Une enquête a été réouverte en août 2005 par le parquet de Dortmund, mais les chances d'aller jusqu'au jugement sont infimes...

Mathieu Grégoire

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Le président de la République Nicolas Sarkozy a quitté lundi matin sa résidence de vacances du Cap Nègre (Var) pour se rendre à Maillé (Indre-et-Loire) où il doit assister à la commémoration du massacre de 124 habitants par l'armée du IIIème Reich, le 25 août 1944, a-t-on appris auprès de son entourage.
Le président de la République Nicolas Sarkozy a quitté lundi matin sa résidence de vacances du Cap Nègre (Var) pour se rendre à Maillé (Indre-et-Loire) où il doit assister à la commémoration du massacre de 124 habitants par l'armée du IIIème Reich, le 25 août 1944, a-t-on appris auprès de son entourage. — Alain Jocard AFP/Archives

C’est l’histoire d’un drame oublié. 25 août 1944, Paris est en liesse et délivré des nazis. Maillé, dans le sud de la Touraine, est en cendres. 124 des 500 villageois ont été massacrés, la soixantaine de maisons de la bourgade rasées par deux heures de bombardements méthodiques. La plus jeune victime avait trois mois, la plus âgée 89 ans. Près de 80 soldats allemands ont commis l’un des crimes de guerre les plus terribles de la seconde guerre mondiale en France avec le massacre d’Ouradour-sur-Glane.

Pendant 64 ans, une cérémonie commémorative s’est déroulée chaque année le 25 août, dans la dignité et sans le moindre discours. Maillé souffre en silence alors que les gouvernements se succèdent. Une «Maison du souvenir» est lancée à la fin des années 90, et un jeune historien, Sébastien Chévereau, est dépêché par le Conseil général d’Indre-et-Loire début 2004.

Réouverture de l’enquête, 61 ans après

Il va exhumer le massacre de Maillé. Il est invité en Allemagne, à Stuttgart pour un colloque universitaire. Un commissaire allemand, Berndt Schneider, membre de la police criminelle du Land spécialisée dans les crimes de l’armée et de la Waffen SS est présent. Il va rapporter les faits à Ulrich Mass, procureur général de Dortmund, qui rouvre officiellement l’enquête. le 1er août 2005.

«Ce magistrat est spécialisé dans la traque des crimes nazis, explique Stefan Klemp, historien allemand rattaché au Centre Simon Wiesenthal. Le parquet de Dortmund est chargé de ces affaires depuis près de 50 ans. Dans les années 1960 et 1970, cela ne fonctionnait pas trop. Il y avait un manque d’intérêt, c’était gênant politiquement, et le responsable des recherches était lui-même un ancien nazi… Cela a changé ces dernières années et Mass est quelqu’un de très actif. Il s’est saisi de beaucoup de dossiers.»

Pourquoi le dossier judiciaire renaît-il uniquement en Allemagne?

En France, les crimes de guerre sont prescrits au bout de dix ans. En Allemagne, ils sont imprescriptibles. Les gendarmes d’Indre-et-Loire collaborent avec Mass et la police de Stuttgart. La recherche des auteurs du massacre est un sacerdoce. Deux uniques pièces à conviction subsistent, deux billets avec l’inscription «C’est la punission des terrorists et de leur assistents.»

Les témoins du drame, désormais très âgés, peinent à se souvenir de l’uniforme des soldats : verts comme la Wehrmacht, l’armée régulière ? Noir avec des bottes comme les SS ? En 1952, un sous-lieutenant de la Wehrmacht, Gustav Schütler, est condamné à mort par contumace par le tribunal militaire de Bordeaux. Sa peine ne sera jamais exécutée, et il mourra à son domicile en 1965. Les historiens contestent sa responsabilité. «C’est très dur d’arriver à des résultats concrets dans le cas de Maillé, confie Stefan Klemp. Mais on penche pour des jeunes réservistes de la Waffen SS, en marge d’une unité bien définie. Ce n’est pas comme à Ouradour-sur-Glane, où l’on a pu repérer précisément les auteurs, la Division SS Das Reich.»

Un procès est-il envisageable?

«Les condamnations d’anciens nazis sont aujourd’hui très rares, dit Stefan Klemp. Le parquet de Dortmund a eu des résultats, il a retrouvé deux anciens SS néerlandais par exemple. Mais ils n’ont pas été jugés, malgré les preuves. C’est très dur de les emmener au procès et encore plus en prison. Il ne faut pas qu’ils soient malades, ni trop vieux, selon la jurisprudence de la Cour Suprême allemande.» La marche du temps rend l’œuvre de la justice de plus en plus fragile.

Même démasqués, les anciens nazis avouent rarement les crimes, et encore moins leurs motivations. Alors pourquoi s’entêter ? «Les histoires comme celles de Maillé sont importantes, conclut Klemp. Elles permettent de rappeler à nouveau les horreurs de la seconde guerre mondiale, de ne pas oublier. Ce sont des clés pour comprendre le passé, de prouver que tout cela a réellement eu lieu.»