Charleville, dans l'ombre de Fourniret

Envoyé spécial à Charleville-Mézières, Bastien Bonnefous - ©2008 20 minutes

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Pour la première fois depuis deux mois, « l'horloge hurlante » n'a pas résonné hier dans Charleville-Mézières (Ardennes). C'était devenu, au fil des semaines, un métronome du temps urbain comme judiciaire. Tous les jours, une heure pile avant l'audience, retentissait à travers la ville le deux tons de l'escorte policière conduisant Michel Fourniret et Monique Olivier au palais de justice. Le scénario était immuable : toutes sirènes hurlantes, le convoi composé de deux motards ouvrant la route, suivis par trois fourgons - un avec Fourniret, un avec Olivier, un vide - traversait Charleville : depuis l'antique maison d'arrêt située à côté de l'Institut de la marionnette sur la charmante place Churchill de la vieille ville, jusqu'au tribunal. De moment exceptionnel au début, ce parcours, au fil des jours, est devenu pour les habitants une habitude que l'on remarque à peine.

La justice sous chapiteau

Pendant deux mois, Charleville-Mézières, patrie de Rimbaud, a vécu au rythme de Fourniret, autre illuminé, du crime celui-là. Aux comptoirs des cafés ou sous les abribus, beaucoup de Carolomacériens se plaignaient d'un procès inutile et réclamaient une justice plus expéditive type guillotine. A l'inverse, au tribunal, la foule était chaque jour présente pour assister au procès, prête à faire la queue pendant plus d'une heure à l'ombre des cars régie des télévisions européennes. Face à l'affluence, le tribunal de taille moyenne avait pris les devants, se gonflant d'un chapiteau de toile et de planches de bois branlantes, construit sur le parvis pour accueillir les spectateurs. Doté de quelque 200 places et d'un grand écran vidéo, le cinéma a souvent fait salle comble. « On aurait dû faire payer, ça aurait remboursé les frais », plaisantait même un jour un gendarme*.

Geneviève, la cinquantaine, faisait partie des fidèles. Pendant deux mois, cette mère au foyer est venue en train matin et soir de Nouzonville, commune distante d'une dizaine de kilomètres. « Je n'ai raté que les deux premiers jours », regrette- t-elle presque. Pourquoi une telle assiduité ? « Pour soutenir les familles, même si je ne les connais pas, c'est symbolique. On se dit qu'on pourrait être à leur place, avec une fille ou une nièce tuée. » Certains jours, ce cirque a pris des airs de tribunal populaire, comme après le violent réquisitoire de l'avocat général, applaudi chaudement par les spectateurs. Le public de ce théâtre judiciaire était composé en majorité de femmes d'un certain âge. « Parce qu'on est des femmes, des mères, on se sent peut-être plus concernées que les hommes par ces horreurs », estime l'une d'entre elles.

Des frites et des armes

Située à quelques rues du tribunal, sur le parvis de l'hôtel de ville, la baraque à frites a elle aussi mesuré le succès public du procès. « Ça nous a amené un plus en clientèle, c'est sûr, surtout au début et à la fin », raconte la patronne, entre deux spécialités locales de sandwichs - au cervelas ou à la saucisse belge fricandel, 4 euros pièce. La trentaine d'hôtels de Charleville-Mézières ont également affiché complet en semaine, pour loger les centaines de journalistes, ou les familles des victimes non originaires de la ville.

Mercredi soir, les CRS locaux ont enfin pu regagner leur caserne et passer à d'autres maintiens de l'ordre. Chaque jour, une compagnie entière de 80 hommes a été mobilisée pour assurer la sécurité du tribunal et de ses alentours. Sans aucun débordement notable. Un calme que ne peut pas revendiquer le service d'ordre du palais. En deux mois, les vigiles ont saisi sur les visiteurs « un carton entier » de canifs, couteaux, crans d'arrêt, poings américains... Un arsenal de fortune clos mercredi par une corde à noeud coulant. Un voisin belge, venu spécialement pour le verdict, l'avait apportée pour « pendre Fourniret ».

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