«Là-bas, c'est mieux»: l'immigration comorienne vers Mayotte ne faiblit pas

Laure de Charette, envoyée spéciale aux Comores et à Mayotte

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"J'espère que sur ce dialogue, une coopération renforcée avec les Comores, on va éviter que bon nombre de Comoriens n'éprouvent le besoin de venir à Mayotte", où les conditions de vie sont meilleures, a déclaré le secrétaire d'Etat. "Il y a dans la coopération, la volonté de travailler dans les pays sources, l'une des réponses à la pression migratoire sur Mayotte", a ajouté M. Jégo.
"J'espère que sur ce dialogue, une coopération renforcée avec les Comores, on va éviter que bon nombre de Comoriens n'éprouvent le besoin de venir à Mayotte", où les conditions de vie sont meilleures, a déclaré le secrétaire d'Etat. "Il y a dans la coopération, la volonté de travailler dans les pays sources, l'une des réponses à la pression migratoire sur Mayotte", a ajouté M. Jégo. — Richard Bouhet AFP/Archives

Le long de la route qui relie l’aéroport à la capitale de l’Union des Comores, Moroni, les déchets jonchent les plages. Les femmes marchent en grappes multicolores le long des pistes défoncées. Le marché, sale, ressemble à un bric-à-brac. Les jeunes marchands y échangent des paquets de chewing-gum et de la vanille contre quelques maigres francs comoriens.

Les «morts Balladur»

Ici, la plupart des ados et des jeunes adultes rencontrés n’ont qu’une idée en tête: aller tenter leur chance, au péril de leur vie, sur l’île voisine française de Mayotte. Abdallah Saïd parle de «là-bas» en pointant l’île rêvée de son index. «Là-bas, on peut gagner sa vie, faire de l’argent. Ici, on ne fait que manger, dormir et travailler. C’est pas une vie», raconte le jeune homme de 23 ans.

Lui a déjà tenté une fois, en 2006, de rejoindre la France via l’île d’Anjouan, distante de 70 km seulement de l’île française. «Je venais de rater mon bac (ndlr: le taux de réussite à l’examen n’est que de 30%), alors je me suis lancé». Une nuit, il a embarqué, seul, à bord d’un «kwassa-kwassa», une barque de pêcheurs appelée ainsi parce qu’elle tangue comme une danse d’Afrique centrale du même nom. Il a versé 200 euros au passeur, l’équivalent de deux mois de salaire d’un fonctionnaire local. Mais son embarcation s’est fait intercepter par la Police de l’air et des frontières (PAF). Il a été expulsé manu militari. «Mais je réessayerai», sourit-il.
 
Les femmes enceintes aussi

Comme lui, ils sont des dizaines de milliers – entre 73.000 et 110.000 selon certaines estimations, sur environ 700.000 habitants – à tenter chaque année de débarquer sur les plages françaises. Parmi eux, beaucoup de femmes enceintes, qui viennent accoucher à Mayotte dans l’espoir de voir leur enfant obtenir la nationalité française à leur majorité, en vertu du droit du sol. Or l’an dernier, «seuls» 16.000 sans-papiers étrangers ont été expulsés. Les chances de réussir sont donc grandes, malgré les efforts déployés par les forces de l’ordre qui patrouillent en mer 24h/24.

«Mon père est mort»

Mais la traversée est dangereuse. Elle peut durer douze heures si le passeur contourne Mayotte pour débarquer au sud, là où il n’y a pas encore de radar. Certaines barques de fortune, qui entassent jusqu’à 46 passagers à bord, sans compter les chèvres et les moutons, coulent ou se renversent. C’est ce qui est arrivé à El Amine, 27 ans, vendeur à la sauvette sur le marché. «Mon père et mon petit frère sont morts. C’est trop risqué. Moi j’ai pu nager jusqu’à la côte de Mayotte. J’y suis resté cinq ans, et puis je suis rentré de mon plein gré. C’est la panique là-bas, la chasse aux clandestins», résume t-il.

Nager jusqu'à la côte


Mais l’espoir d’une vie meilleure occulte souvent le risque. «Beaucoup de gens ici sont mal informés, explique un journaliste local près de la mosquée qui surplombe la plage. Faute de moyens, on ne diffuse pas à la télé d’images de kwassas retournées, avec les cadavres dans l’eau. Donc pour la population, ce ne sont que des histoires, rien de concret.» Ces victimes, on les appelle ici les morts Balladur, en référence au visa mis en place sous le gouvernement d’Edouard Balladur en 1995, et qui a mis fin à la libre circulation des Comoriens vers Mayotte.

Libre circulation

Sur le marché comme ailleurs, «l’île au lagon» continue de faire rêver. Mayotte, la quatrième étoile du drapeau comorien (avant l’indépendance en 1975, l’archipel formait un seul et même ensemble) attire toujours une population pauvre et désœuvrée. Et la probable départementalisation de la collectivité mahoraise, si les habitants disent oui au référendum de mars prochain, risque fort d’amplifier encore le mythe de l’eldorado.

L’Etat français a beau avoir relancé la coopération avec l’Union des Comores ce jeudi, notamment pour tarir à la source l’immigration clandestine, «là-bas, c’est mieux». Abdallah Saïd en est sûr. Sur l’échoppe voisine, le vendeur acquiesce du menton. En une heure, il n’a gagné qu’un euro. Au noir, il en aurait gagné huit, sur l’île d’en face.