Fatigués, déçus, ils lâchent l'écharpe

Laure de Charette - ©2008 20 minutes

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Dans la minuscule pièce qui lui tient lieu de mairie, Maurice Aguinet, 73 ans, s'attarde sur « le beau fauteuil » qui trône dans un coin. Maire de Loisail (Orne) depuis vingt-six ans, il cède sa place. Il en a marre d'être maire. Comme lui, Christian Grimbert, maire PS de Creil, commune difficile de l'Oise, et Etienne Pinte, maire UMP de Versailles (Yvelines), lâchent l'écharpe. 20 Minutes a rencontré ces trois élus, qui renoncent à se représenter aux prochaines élections municipales. Selon l'Association des maires de petites villes de France, 17 % des élus de communes entre 3 000 et 20 000 habitants comptaient, en février, rendre les clés de leur mairie.

« La bonne à tout faire »

Le village a l'air mort, sous le soleil d'hiver. Deux baguettes pendent à la grille d'une maison, le camion du boulanger vient de passer. Situé sur la route des Abbayes du Perche, Loisail a perdu son école primaire, sa supérette et son curé dans les années 1980. Alors forcément, Maurice, agriculteur et maire sans étiquette de 150 âmes depuis 1982, est devenu « la bonne à tout faire ». « Je dois rappeler à l'ordre ceux qui tondent leur pelouse le dimanche, faire refaire l'électricité de l'église. Récemment, j'ai dû héberger des chiens qui avaient étranglé un paon en attendant de retrouver leur propriétaire », sourit-il d'un air las.

Etienne Pinte, 68 ans, maire UMP de Versailles (85 000 habitants) depuis 1995, est aussi fatigué « du quotidien de maire qui vous bouffe tout votre temps ». A fortiori à Versailles, ville de commémoration. « En un an, je me suis retrouvé quatorze fois devant le monument aux morts. J'ai compté ! » Son grand bureau rempli à craquer de journaux et de dossiers donne sur l'avenue de Paris qui file tout droit vers le château. Tout au long de ses deux mandats, il a le sentiment d'être « devenu un confesseur », voire « un père qui doit protéger ». Il est aussi député et président de la communauté de communes. « Le cumul est devenu harassant. L'Etat transfère de plus en plus ses responsabilités sur nous. La police pendant les manifestations, les passeports, c'est à nous de gérer. »

A Creil (30 000 habitants), son homologue socialiste, Christian Grimbert, 61 ans, s'apprête à quitter l'îlot où se trouve sa mairie, coincée entre deux bras de l'Oise. Finie, la « pression permanente ». « Certains ont l'impression que je sais tout, que je peux tout. Ici, les problèmes de précarité vous prennent aux tripes », confie cet homme sympathique à la barbe grise, lors d'une pause-café après une balade tranquille dans les rues du centre-ville. Après un seul mandat - mais trente et un ans au conseil municipal -, il raccroche. Les réveils en pleine nuit car une ambulance n'arrive pas, les insomnies après un double assassinat en 2006, les « on ne vous voit jamais » - justifiés, il le reconnaît -, il en a assez. Surtout, il voulait « être là pour l'intérêt collectif ». La rénovation d'un quartier, avec 3 000 logements sortis de terre, l'a passionné. Las. Les habitants sont venus se plaindre des crottes de chien sur leurs nouveaux trottoirs. Au printemps, il a pris sa décision. « Sans tristesse. » Géographe de formation, il va voyager.

Retrouver une liberté

Etienne Pinte, lui, aspire désormais à « se confronter aux problèmes des Français, plus seulement des Versaillais ». Et puis, il veut « écrire, lire, réfléchir ». « Retrouver une liberté », ose-t-il. A l'entendre évoquer avec passion le dialogue entre les cultures, le Liban, on sent bien que le costume de maire est devenu trop étriqué. Quant à Maurice, il rend les clés de sa petite mairie avec un peu d'amertume. L'ingratitude croissante des Loisaillais l'a déçu. « Pourtant, j'en ai rendu des services », assure-t-il en montrant les arbres le long du cours d'eau, qu'il a taillés lui-même. « Je ne demandais pas de merci, mais un peu de reconnaissance... »