« J'ai laissé un trou dans ma vie, mais je me suis secoué »

Laure de Charette

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Ce qui frappe en franchissant la porte de l'école, c'est le calme. Quelques jeunes en jogging et sweat à capuche discutent. Certains conjuguent les verbes être et avoir, font des multiplications, lisent en petits groupes, penchés sur des tables disposées en U.


Pas de tableau noir, ni de devoirs ou de bulletins de notes, et pour cause: l'école de la deuxième chance de La Plaine-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), ouverte en 2002, est taillée sur mesure pour des ados fâchés avec le lycée, voire le collège, depuis plusieurs années. Parmi les soixante-huit stagiaires inscrits dans cette E2C, Sonia, 18 ans, a quitté le lycée en seconde. «Ils voulaient m'orienter en STT [sciences et technologies tertiaires], moi je voulais S [scientifique], alors j'ai claqué la porte. Pendant deux ans, j'ai rien fait, j'ai dormi», lance la jeune fille avec aplomb, sous les yeux de son formateur, qu'elle tutoie. «Je sais bien qu'il n'y aura pas de troisième chance», conclut-elle.

Ici, les jeunes âgés de 18 à 25 ans ont neuf mois au maximum pour rebondir après une période d'essai d'un mois. A coups de remises à niveau en orthographe, calcul, anglais, en alternance avec des stages courts payés en entreprise. «C'est un moyen pour se rattraper», lâche Mamadou, un Sénégalais longiligne de 22 ans. Il rêvait d'être conducteur de TGV, mais après quatre ans sans avoir mis les pieds en classe, il a dû revoir son projet: il veut désormais travailler dans la sécurité incendie.

«On aide les jeunes à être réalistes», précise Nacer Touati, responsable de l'établissement et formateur en maths. Et ça marche: environ deux stagiaires sur trois quittent l'école avec une formation qualifiante ou un emploi de boulanger, animateur, électricien, etc. en poche. Ils apprennent aussi – surtout? – à être ponctuels, assidus, autonomes.

Une fois par semaine, les ex-cancres se réunissent en «conseil». Ils règlent les problèmes entre eux, imaginent des projets de sorties. «J'ai laissé un trou dans ma vie pendant longtemps. Mais je me suis secoué, il y avait urgence. Ici, c'est un bel endroit», affirme Bilal, 18 ans, qui a abandonné un CAP dans les métiers du bâtiment au bout de trois mois. Autour de lui, des ordinateurs, des tables neuves et une moquette feutrée. La cité de Saint-Denis où il a grandi est bien loin.