«L’achat est un des derniers exutoires»

INTERVIEW Le professeur Michel Lejoyeux, chef de service de psychiatrie et d’addictologie à l’Hôpital Bichat, revient sur la fièvre acheteuse à l'occasion de l'ouverture des soldes...

Recueilli par Sophie Caillat

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Les soldes ont démarré mercredi à 08H00 dans toute la France, les commerçants promettant d'importants rabais pour attirer un consommateur moins dépensier et au moral en berne, en pleine polémique sur une éventuelle libéralisation de cette grand-messe de la consommation.
Les soldes ont démarré mercredi à 08H00 dans toute la France, les commerçants promettant d'importants rabais pour attirer un consommateur moins dépensier et au moral en berne, en pleine polémique sur une éventuelle libéralisation de cette grand-messe de la consommation. — Martin Bureau AFP/Archives
Le professeur Michel Lejoyeux, chef de service de psychiatrie et d’addictologie à l’Hôpital Bichat, auteur de «Du plaisir à la dépendance, nouvelles addictions», La Martinière 2007, revient sur la fièvre acheteuse à l'occasion de l'ouverture des soldes...

Que vous inspire cette fièvre acheteuse qui s’empare des gens au moment des soldes?

Au moment des soldes, oh miracle, nos dépenses sont déculpabilisées, c’est une incitation collective à dépenser, à cesser de se poser des questions raisonnables, car toute l’année on est pris entre le principe de plaisir et le principe de réalité: on a envie de s’acheter des vêtements sympas mais on résiste. D’ailleurs, ce serait une grande erreur de supprimer les soldes, car grâce à elles, nos achats sont déculpabilisés. Et les non-acheteurs sont culpabilisés, par un argument de psycho-marketing formidable: si vous ne vous précipitez pas, vous risquez de perdre de l’argent, sous-entendu vous ne profitez pas d’un rabais. C’est un moment où le plaisir de la dépense rejoint la conformité sociale.

Vous recevez en consultation des drogués de l’achat, quel est leur profil?

Le vrai drogué de l’achat a envie d’un moment un peu érotisé dans le magasin, et justement il évite les soldes car il a l’impression que son magasin préféré est envahi par de faux dépensiers. L’acheteur compulsif a du plaisir à dépenser de l’argent, comme le flambeur de casinos, à l’inverse de l’acheteur en soldes.

Comment s’exerce la pression sur les consommateurs pour qu’ils achètent?

La pression c’est créer le sentiment d’un manque, celui d’une occasion qui ne repassera pas. Toute la communication consiste à dire que l’objet en solde ne se retrouvera pas.
Socialement, on regarde moins l’objet que l’on a acheté que la somme que l’on a dépensée dans les soldes, et évidemment, on achète des choses dont on a pas forcément besoin. A force de réduire toutes les petites folies comme la cigarette ou l’alcool, l’achat reste un des seuls exutoires, une des rares folies non punies.

Comment reconnaît-on qu’on est un drogué des achats?

Très simple: une fois qu’on a l’objet chez soi, il nous gêne. Comme un boulimique qui se fait vomir, le drogué ne veut plus des objets acquis. Il veut du rêve, qui lui permet d’approcher cet objet, mais il est structurellement déçu. J’ai l’exemple d’une patiente tellement obsédée par son désir d’achats (elle s’achetait des chapeaux mais n’avait qu’une seule tête), qu’elle en est arrivée à se prostituer pour continuer à acheter. L’achat compulsif n’est plus de la consommation, ce n’est que de la consolation.

Comment ça se soigne?

J’ai proposé une évaluation des comportements: les gens tiennent un carnet et repèrent la fréquence des achats, les émotions qui les ont déclenchées et ce qu’ils ont fait de ces objets. Je leur fait faire des exercices: rentrer dans son magasin préféré et ressortir sans avoir rien acheter; regarder parmi les objets achetés par plaisir ou ceux qui répondent à une obligation comportementale. L’achat plaisir c’est très bien, mais le jour où vous achetez des objets qui ne vous font pas plaisir, là il faut vous interroger. Quand notre vie est triste, on achète l’idée d’une autre vie. Le secret pour sortir de la dépendance, c’est d’arriver à pas trop se mentir sur sa conduite. Ceux qui racontent qu’ils ont «fait des folies», en fait ils vont bien.