«L'humanitaire n'est pas un métier plus dangereux qu'avant»

DECRYPTAGE Ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman revient sur une année noire pour les travailleurs humanitaires...

Recueilli par Nicolas Filio

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Des humanitaires, des universitaires et un ancien responsable politique africain ont dénoncé mercredi soir lors d'un débat la "vision coloniale de l'Afrique" et le "dangereux sentiment de toute puissance" qui ont, selon eux, conduit aux dérives de l'Arche de Zoé.
Des humanitaires, des universitaires et un ancien responsable politique africain ont dénoncé mercredi soir lors d'un débat la "vision coloniale de l'Afrique" et le "dangereux sentiment de toute puissance" qui ont, selon eux, conduit aux dérives de l'Arche de Zoé. — Thomas Coex AFP/Archives

Ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman revient sur une année noire pour les travailleurs humanitaires, trois jours après le meurtre d’une membre de l’ONG française Action contre la faim.

Les travailleurs humanitaires sont-ils devenus des cibles dans les zones de conflit?
Il y a deux fois plus d'attaques contre des membres d'ONG qu'il y a dix ans. Mais il y a aussi près de deux fois plus de travailleurs humanitaires sur les zones de conflit et leur exposition au risque est plus grande. Il est donc prématuré de dire que l'humanitaire est devenu un métier plus dangereux qu'auparavant.

L'image des ONG n'a-t-elle pas changé ?
On constate plutôt une plus grande acceptation de l'idée que des étrangers apportent des secours. Même s'il peut évidemment y avoir des facteurs de tensions. D'un côté parce que l'on peut se sentir humilié lorsque l'on se fait aider ; d'un autre parce que l'aide va à des populations ciblées — les déplacés et les réfugiés — et provoque la frustration de ceux qui n'en bénéficient pas. En outre, au Tchad, lorsque MSF a recruté du personnel sur place, il a fallu faire venir des gens des grandes villes, parce que les villageois n'avaient pas les compétences techniques. Cela a créé de la frustration et des incidents. Mais s'il y avait eu un problème grave, parler d'une attaque visant des humanitaires aurait été une erreur, puisque cela aurait été une attaque contre des employeurs.

Dans le sillage de l'affaire de l'Arche de Zoé, on a pourtant entendu l'accusation de «néocolonialisme» planer sur l'action humanitaire…
Il est certain que des Français qui commettent un impair sont immédiatement renvoyés à cette image de la colonisation. Une structure bien implantée au Tchad comme MSF n'a pas eu trop à souffrir des conséquences de l'action de l'Arche de Zoé, mais des petites ONG, notamment celles travaillant dans le secteur très sensible de l'enfance, feront peut-être face à plus de méfiance. Cependant, l'affaire de l'Arche de Zoé a au moins prouvé que les ONG n'évoluent pas dans un vide juridique, qu'elles n'ont pas tous les droits et s'exposent à la prison en cas de dérives.

Y a-t-il des mesures à prendre pour éviter que les travailleurs humanitaires ne deviennent des cibles récurrentes?
Nous tâchons de montrer que nous n'avons pas d'ambitions cachées. Au Darfour, certaines ONG appelaient à une intervention de forces armées pour imposer la paix et des négociations. Pour qu'il n'y ait pas d'amalgame avec ces organisations-là, le seul discours crédible, ce sont les actes et le constat de ces actes par la population. Si l'enlèvement des deux membres de Médecins sans frontières en Somalie s'était mal terminé (elles viennent d'être libérées) : MSF se serait retiré, ce qui se serait retourné contre la population. Notre sécurité, c'est que les gens aient conscience du bénéfice qu'ils peuvent tirer de notre action.

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