Le scandale Jean-Paul Bolufer, «queue de comète de la chiraquie»

DECRYPTAGE Pourquoi éclate-t-il maintenant? Un cas isolé?

Alexandre Sulzer

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Moins de 48 heures après les révélations sur le logement à bas prix de son directeur de cabinet, Christine Boutin a été contrainte jeudi d'annoncer la démission de Jean-Paul Bolufer, sous la pression de l'opposition et de son propre camp, cédant la main sur un de ses dossiers pour la troisième fois en un mois
Moins de 48 heures après les révélations sur le logement à bas prix de son directeur de cabinet, Christine Boutin a été contrainte jeudi d'annoncer la démission de Jean-Paul Bolufer, sous la pression de l'opposition et de son propre camp, cédant la main sur un de ses dossiers pour la troisième fois en un mois — AFPTV/Archives

La ministre du Logement Christine Boutin a accepté jeudi matin la démission de son directeur de cabinet Jean-Paul Bolufer. Objet du scandale : le fait que celui-ci loue chaque mois un chic appartement de 190 m2 dans le 5e arrondissement de Paris pour la modeste somme de 6,30 euros du mètre carré (soit 1.197 euros par mois). Soit une économie mensuelle de 2.600 à 4.500 euros par rapport aux prix du marché locatif privé. En 1981, alors qu’il est nommé directeur adjoint du cabinet du maire de Paris, Jacques Chirac, il obtient un logement à loyer libre appartenant à la Régie immobilière de la Ville de Paris (RIVP). Cette entité est constituée, selon son site internet, «en 1923 aux fins de construire, puis de gérer des immeubles à loyers moyens à l’usage des classes moyennes sur les terrains rendus disponibles par la démolition des anciennes fortifications de Paris». Notre décryptage pour comprendre.

S'agit-il d'un logement de fonction?

Non, cet appartement a été attribué alors que Jean-Paul Bolufer n'était absolument pas directeur de cabinet de Christine Boutin. Il a d’ailleurs réussi à le garder en 1989 alors qu'il occupait le poste de directeur général des services… du conseil régional de Midi-Pyrénées et qu'il résidait alors à Toulouse. Avec l'accord de Jacques Chirac, selon l'intéressé, il a en effet laissé l'appartement à une «famille amie» qui s'était engagée à le libérer en mars 1992, «date de son éventuel retour à Paris».
Il a de nouveau sous-loué le logement de 1997 à 2007, selon le «Canard enchaîné», alors qu'il disposait d'un logement de fonction à Paris, comme directeur des Journaux officiels. La sous-location est pourtant une pratique interdite. Au journal télévisé de 13h, il a néanmoins affirmé qu'aucune sous-location illicite n'avait eu lieu puisqu'il n'avait pas touché lui-même le loyer par les occupants du logement.

Pourquoi l'affaire éclate-t-elle maintenant?

Rendue publique dans le «Canard enchaîné» ce mercredi, l'affaire avait été révélée le 14 décembre dernier par Pierre Castagnou, président de la RIVP et maire socialiste du 14e arrondissement. Celui-ci a adressé un courrier à Jean-Paul Bolufer, «l'enjoignant à donner sans délai son congé à la RIVP». Une lettre que l’intéressé dit ne jamais avoir reçue. La mairie de Paris met en avant qu'elle n'a réussi qu'en décembre 2006 «à devenir majoritaire à la RIVP» (de 35 à 80% du capital) et qu'elle lui a donné pour mission prioritaire «de vérifier que les appartements étaient gérés suivant des règles incontestables de déontologie professionnelle et sociale». Une démarche que, «curieusement», ajoute la mairie de Paris ironiquement, aucun des prédécesseurs de Pierre Castagnou n'avait jamais entamé.
Petite anecdote rapportée par le président de la RIVP. Son directeur général, Serge Contat, aurait été alerté du cas Bolufer quand celui-ci, qui avait rééintégré son appartement en juillet 2007, l'a appelé pour lui demander que la RIVP prenne en charge un rafraîchissement des peintures.

Jean-Paul Bolufer est-il dans une situation illégale?

Pas forcément puisque son appartement n'est pas un logement social soumis à la réglementation sur les conditions de ressources. Il n'est pas non plus un logement intermédiaire mais bel et bien un logement à loyer libre, précise à 20minutes.fr Pierre Castagnou. Aucune raison donc de payer un loyer très social, d'autant plus que Jean-Paul Bolufer ne travaille plus pour la ville de Paris, ce qui avait pu justifier cette attribution en 1981. Autre soucis : le loyer est passé de 5,10 euros du mètre carré en 1981 à 6,30 en 2007. Ce qui est inférieur à l'augmentation de l'indice des loyers sur la période. «Là encore, Jean-Paul Bolufer a dû bénéficié d'avantages», remarque-t-on à la RIVP.
Quant à la sous-location, elle est interdite en principe et une autorisation n'avait pas été demandée entre 1997 et 2007, croit savoir la RIVP.

Selon Jean-Pierre Castagnou, si la situation n'est pas nécessairement illégal, elle est «inacceptable et indigne» sur un plan moral.

Le cas de Jean-Paul Bolufer est-il isolé?

Pierre Castagnou affirme que d'autres cas similaires n'ont pas été portés à sa connnaissance. «Je sais que des personnalités, notamment politiques, ont des appartements au sein de la RIVP. Ils payent des loyers libres un peu inférieurs à ceux du marché mais pas des loyers indécemment bas». Selon lui, le cas Bolufer est donc la «queue de comète de la chiraquie». Mais selon le président de l'Union nationale de la propriété immobilière, Jean Perrin, 200.000 foyers «occupent indûment des logements dans le parc social alors que leurs ressources dépassent les plafonds». A Paris plus spécifiquement où «le scandale des HLM» a marqué l'ère Chirac, 224 logements gérés par des bailleurs sociaux sont attribués à des élus et des collaborateurs d'élus, selon un rapport de l'inspection de la Ville de Paris de 2006. Une commission centrale d'attribution pluraliste a toutefois été mise en place par Bertrand Delanoë pour gérer le contingent du maire de Paris à son arrivée au pouvoir.
D'autres personnalités du monde politique, comme Jean-Pierre Chevènement, habiteraient des HLM.

Pourquoi le cas Jean-Paul Bolufer fait-il alors autant scandale?

Le 16 novembre, Jean-Paul Bolufer s’était s'offusqué sur France Culture du fait qu'«aujourd'hui se trouvent dans le parc HLM des gens qui ne devraient pas y être, et que se trouvent dans la rue des gens qui devraient être dans les HLM». Pour lui, c'était un «véritable scandale».

Jean-Paul Bolufer va-t-il quitter son appartement?

Il a affirmé à la télévision qu'il ne voyait «aucune raison objective de le quitter». Il souhaite que la chambre régionale des comptes fasse une enquête très rapidement sur les conditions d'attribution et de fixation des loyers dans l'ensemble des parcs privés des collectivités territoriales d'Ile-de-France. Et demande au maire de Paris de «faire publier par la RIVP la liste de l'ensemble des appartements gérés par cette société, de leur superficie, ainsi que de leur localisation et éventuellement de leurs loyers».
Interrogé sur cette proposition, Pierre Castagnou se fâche : «ce serait une meilleure idée qu'il réponde à la lettre que je lui ai envoyée en recommandé avec accusé de réception».

La RIVP gère environ 58.000 logements dans la région parisienne, dont une majorité de logements sociaux et de logements intermédiaires. Lors du désengagement de la mairie de Paris du capital de la Sagi, société d'économie mixte, en janvier 2007, 12.000 appartements, dont celui de Jean-Paul Bolufer, sont tombés sous le contrôle de la RIVP, 16.000 sous celui de l'Opac.