«On fuit la guerre, comme vous en 1940»

REPORTAGE Depuis la fermeture de Sangatte, Cherbourg est devenu le lieu de passage vers la Grande-Bretagne....

Bastien Bonnefous, envoyé spécial à Cherbourg

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S. POUZET / 20 MINUTES

Malgré son pull, sa veste en jean et son imper, Ali claque des dents dans le froid de ce mardi matin. Les yeux cernés, le visage mal rasé, cet Irakien de 28 ans qui en paraît dix de plus raconte d'une voix calme son quotidien de faim et de fatigue. Il montre la bâche sous laquelle il dort avec un autre clandestin, le matelas trempé par la pluie, les sacs plastique comme seules valises. Comme une cinquantaine d'autres sans-papiers -surtout des hommes, âgés de 15 à 35 ans, pour la plupart irakiens, mais aussi iraniens, palestiniens ou afghans-, Ali vit dans un campement de fortune installé sur un terrain vague au nord de Cherbourg.

«En Angleterre, ça ira mieux, la communauté nous aidera»

En tout, une vingtaine de tentes ou d'abris de bric et de broc, des chaises de jardin autour d'un feu de branches d'arbres ou de cagettes, et des bidons d'eau en guise de douches. Depuis deux semaines qu'il est arrivé en France, Ali, tous les soirs, descend à pied comme d'autres migrants vers le port de la cité normande, monstre froid de béton long de 15 hectares. Objectif: embarquer en douce sur un ferry vers la Grande-Bretagne. «En Irak, c'est la guerre, ici en France c'est la misère, en Angleterre, ça ira mieux. On a des amis, la communauté nous aidera», résume l'homme dans un anglais approximatif.

Des tensions dans le port avec les transporteurs routiers

Depuis la fermeture en 2002 du centre de réfugiés de Sangatte, de nombreux clandestins se sont rabattus vers Cherbourg, premier port transmanche après Calais, pour tenter le passage vers l'eldorado anglais. Leurs arrivées de plus en plus nombreuses ces derniers mois ont provoqué des tensions sur le port avec les transporteurs routiers et les voyageurs. L'exaspération est telle que la semaine dernière, le député-maire de Cherbourg, le socialiste Bernard Cazeneuve, a interpellé le gouvernement, obligeant le ministre de l'Immigration, Brice Hortefeux, à envoyer une demi-compagnie de CRS pour sécuriser les lieux. «Si on trouve un sans-papiers dans ton camion, tu dois payer 3.000 euros d'amende, un sacré paquet», assure Didier, «trente-deux ans de volant, dont dix vers l'Angleterre». Ce routier originaire de Dieppe ne peut que constater l'ampleur du phénomène. «Depuis dix ans, ça n'arrête pas. Au début, c'étaient des Pakistanais, puis il y a eu les Afghans, maintenant c'est des Irakiens. En ce moment, le port à la mode, c'est Cherbourg, mais ça continue à Calais, Dunkerque, Boulogne...» Quand le soir, Didier embarque sur son 44 tonnes à double pont, il prend ses précautions. «J'arrive tard, je me gare loin du ferry, et avant de démarrer, je fais un dernier tour du bahut. Ils peuvent monter sur le toit et faire un trou dans la bâche ou se cacher derrière les essieux.»

«La police veut nous décourager, on n'a rien à perdre»

Une prise de risque que la plupart des clandestins assument. «On n'a pas le choix, affirme Jimmy, un Irakien de 30 ans. On est comme vous les Français en 1940, on fuit un pays en guerre.» Un statut qui les rend inexpulsables en cas d'interpellation. «Quand la police nous arrête, elle nous envoie dans des centres loin d'ici, pour nous décourager, parfois à Paris, parfois dans le Sud, puis elle finit par nous relâcher. Alors on revient, parce qu'on n'a rien à perdre», explique Sayar, 20 ans. Tous les soirs, à 17 h, par petits groupes, ils descendent vers la gare, à l'association La Chaudrée qui sert des repas chauds aux SDF de la ville. «Depuis quelque temps, on revoit toujours les mêmes visages, preuve que de moins en moins arrivent à passer», raconte un de ses membres. Un constat que veulent ignorer Ali, Jimmy ou Sanyar. Ce soir encore, ils tenteront leur chance.