L’illettrisme au travail, un problème difficile à repérer

Alice Antheaume et Catherine Fournier
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L’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (Anlci) a publié un document en juin dernier qui expliquait que les trois-quarts des illettrés étaient issus de foyers où l’on ne parle que le français. Cette étude révèle encore que 1,8 million de salariés sont concernés par ce handicap. Soit des personnes censées manier la langue à l’écrit et pas seulement des personnes en phase de reconversion ou au chômage.

Tabou sur l'illettrisme
«L’illettrisme chez les salariés reste très rare, surtout chez les commerciaux et les managers», modère Corinne Le Claire, directrice du centre de formation professionnelle Arpège, qui préfère parler de «basiques qui ne sont pas acquis» comme des erreurs de grammaire, de syntaxe ou d’orthographe. Mais ce sont surtout dans les premiers niveaux de qualification que l'on trouve ce problème d'illettrisme, même si «ce mot fait peur, souligne Hervé Fernandez, secrétaire général de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme. Or 1,8 million de personnes ont bel et bien de fortes ou de graves difficultés à lire ou écrire des mots et à comprendre un texte. Certes, ça ne signifie pas l’incapacité totale à déchiffrer le moindre mot, mais c’est tout de même à prendre au sérieux».

Les sondés ont passé des tests
L’étude de l’Anlci est d’autant plus pertinente que pour la «première fois, explique Hervé Fernandez, une étude sur l’illettrisme en France se base sur des performances» (des tests), et non des déclarations. La dernière de ce type datait de 1993. A la base de l’étude de l’Agence, une enquête de l’Insee a menée en 2005 auprès de 10.000 personnes. Elle concluait que 3,1 millions de personnes âgées de 18 à 65 ans, qui ont été scolarisées en France, avaient de fortes ou de graves difficultés à lire, écrire ou comprendre des textes comme des listes de courses, des programmes télé... En disséquant ce chiffre, l’Anlci a découvert que la «majorité de ces 3,1 millions de personnes étaient âgées et vivaient en zone rurale. Et que la moitié travaille.»

Diagnostic difficile
L’illettrisme est difficile à repérer. Les lacunes moins sérieuses aussi. Corinne Le Claire donne l’exemple de ceux «qui ne mettent pas de verbe dans leurs phrases et ne s’en rendent pas compte, ceux à qui l’on demande de passer au tableau et qui refusent en disant “non non, ce n’est pas la peine”». Il y aussi ceux qui font des fautes à l’écrit et se justifient par «j’ai écrit rapidement» ou «j’ai écrit pour moi alors ce n’est pas important». Des stratégies d’évitement qui se retrouvent au travail. «Cette situation est souvent trahie par le refus d’une promotion, de peur de devoir écrire de petits comptes-rendus, ou par l’incapacité pour une aide à domicile par exemple d’aider une personne âgée à remplir ses papiers», développe Hervé Fernandez.

Les faiblesses à l'écrit n’empêchent pourtant personne de travailler. Prenons l’exemple d’un téléconseiller. «S’il est convivial au téléphone et arrive à se faire comprendre, l’erreur de subjonctif passe comme une lettre à la poste, dit Corinne Le Claire. Alors qu’à l’écrit, la faute reste…».

Pour les illettrés diagnostiqués comme tels, le travail est plus ardu. Il faut reprendre toutes les bases, ce qui demande une très forte implication des salariés, juge Corinne Le Claire. Hervé Fernandez compte sur les formations professionnelles pour pallier l'illettrisme «à condition que ces formations soient en lien direct avec le poste de travail, sinon c’est vite oublié !».