Justice: balance de la justice
Justice: balance de la justice — Jacques Demarthon AFP

France

Le denier du culte finissait sur ses comptes: le procès en Ariège d'un curé, «avare» ou anxieux

Le denier de l'Eglise finissait sur ses comptes bancaires: un ...

Le denier de l'Eglise finissait sur ses comptes bancaires: un ancien curé ariégeois, «avare» ou simplement soucieux d'assurer ses vieux jours, était jugé mardi à Foix pour le détournement, pendant deux décennies, de plus de 750.000 euros de dons des fidèles.

Poursuivi pour «abus de confiance», le vieil homme d'église, hospitalisé, n'était pas là pour voir la salle comble, dont une bonne dizaine de paroissiens incrédules venus dénoncer «un acharnement» contre leur ancien curé.

L'abbé René Heuillet, 80 ans, a reconnu avoir encaissé personnellement, de juillet 1987 à février 2013, pour près de 655.000 euros de dons et d'offrandes ainsi que 106.000 euros de bénéfices des ventes de bougies votives, soit un détournement total de 761.000 euros alors qu'il était curé de Saint-Lizier (Ariège).

«Difficile d'être miséricordieux» même pour l'enfant du pays apprécié pour ses prêches, a martelé le procureur René Hébert, en dénonçant le «stratagème» mis en place, au fil des ans, par le prêtre pour «tromper les fidèles» et le cacher au diocèse.

Sur les 18 comptes bancaires de l'abbé, les enquêteurs ont retrouvé la quasi-totalité des fonds détournés, placés sur différents contrats d'assurance-vie, au profit de sa soeur et ses neveux depuis 2002. Ils ont également saisi un coffre plein de pièces d'or et de dollars américains.

«Cela correspond à un détournement de 30.000 euros par an, excusez du peu», a lancé le procureur, «un homme d'Eglise se doit d'être exemplaire», a-t-il ajouté, en réclamant trois ans de prison avec sursis, 375.000 euros d'amende et la restitution des fonds détournés.

Toute l'affaire a été découverte en mars 2013, quand l'abbé Heuillet, en charge de dix paroisses, a été mis à la retraite d'office pour problèmes de santé.

Quand son successeur a retrouvé une somme d'argent dans la sacristie, déclenchant toute l'enquête, le curé reconnaîtra avoir «agi dès son arrivée sur la paroisse» par «souci de ne pas manquer lorsqu'il serait âgé», a déclaré la présidente du tribunal, Isabelle de Combettes de Caumon, se référant aux dépositions du prévenu.

«Son comportement avait changé, il avait de plus en plus d'attrait pour l'argent», selon une religieuse citée.

- 'Justice des hommes' -

«Dommage qu'il se soit soustrait à la justice des hommes», a regretté l'avocat du diocèse de Pamiers, partie civile. «Il aura un jugement à rendre devant Dieu», a-t-il poursuivi, en dénonçant un comportement «obsessionnel comme un avare»: «On remplit les comptes en banque, on fait payer des prestations qui normalement sont gratuites, on en surfacture d'autres», a ajouté Me Ludovic Sérée de Roch.

«Il y a bien eu une faille morale», a-t-il fustigé. «On ne s'attend pas à ce qu'un prêtre trompe ses voeux, il a fait le voeu de pauvreté», a plaidé le défenseur de l'Eglise, parlant de «traumatisme» et réclamant 30.000 euros pour préjudice moral.

Selon lui, l'abbé Heuillet surfacturait les enterrements, faisait payer les baptêmes normalement gratuits et réclamait «une enveloppe pour la catéchèse». Quant aux quêtes des messes, «je gardais les billets pour moi et faisais remonter les piècettes au diocèse», aurait avoué le prêtre.

Outre l'absence du prévenu, l'avocat du diocèse a regretté celles des banquiers et de l'administration fiscale qui n'ont rien vu. Selon lui, le prêtre déclarait au fisc son traitement de 790 euros par mois ainsi qu'un revenu sur capitaux pour tous les placements, ce qui lui valait chaque année un crédit d'impôt. Le banquier non plus ne pouvait pas ne pas voir les sommes colossales amassées sur les comptes du modeste prêtre, a-t-il dit.

«Ici pas de trésor enfoui, pas de liasses de billets, pas de compte à l'étranger, pas de Ferrari, ni de dépenses somptuaires, l'argent est là», a plaidé pourtant l'avocate de l'abbé Heuillet, Me Karine Briene, en réclamant une relaxe partielle.

«Il ne se soustrait pas à la justice, il se laisse littéralement mourir», a-t-elle dit du vieil homme malade.

«Il est accablé par le remords et par cette injustice» car la mort de son père en 1944, quand il avait 9 ans, avait laissé une famille de sept enfants «dans la misère».

Elle a promis la restitution de 474.366,76 euros, correspondant au détournement, sans les offrandes données personnellement au prêtre par ses fidèles. «Cet argent, l'abbé faisait comme s'il ne l'avait pas. Il l'a gardé par peur de manquer», accusant l'Eglise de tenter ici «de s'enrichir sur le dos de l'abbé».

Délibéré le 16 février.