«Les victimes de pédophiles n’oublient pas mais apprennent à se reconstruire»

INTERVIEW Sylvia Bréger, criminologue spécialiste des pédophiles...

Propos recueillis par Sandrine Cochard

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Pour Sylvia Bréger, criminologue spécialiste des pédophiles et de la cyberpédophilie, la lutte contre la récidive passe par une meilleure connaissance de ce trouble et un suivi régulier des pédophiles. Responsable du programme de prévention de l'association Action Innoncence, elle insiste également sur la sensibilisation des enfants aux dangers des agressions sexuelles.

Vous avez rencontré de nombreux pédophiles. Pouvez-vous nous présenter leurs différents profils ?
Il faut déjà distinguer les «incestueux» des pédophiles. Les premiers agissent dans le cercle familial et agressent des enfants qu’ils connaissent. Une fois arrêtés et emprisonnés, ils récidivent peu. La seconde catégorie est celle des pédophiles dans laquelle on retrouve trois catégories d’individus : ceux qui éprouvent une attirance pour les enfants mais en reste aux fantasmes, ceux qui passent à l’acte et les pervers. Ces derniers sont les plus dangereux car ils sont très intelligents et très stratèges : ils connaissent les rouages de la justice et savent passer au travers. Ce sont également de grands manipulateurs : ils savent amadouer leurs victimes et, une fois arrêtés, cherchent à faire de même avec les adultes, enquêteurs et soignants. Enfin, certains n’ont pas conscience d’avoir un problème et affirment que c’est la société qui les rejette.
 
Comment opèrent-ils ?
Ils s’attaquent à des enfants qui leur sont souvent inconnus. Pour les approcher, ils cherchent à travailler avec des enfants en se faisant embaucher dans des centres aérés ou en école par exemple. Organisés pour la plupart, les pédophiles prennent le temps pour repérer puis approcher l’enfant. Ils «construisent» une relation avec l’enfant et passent à l’acte. Cela peut durer quelques jours à plusieurs semaines, voire plusieurs mois.
 
Cela semble être pour eux une obsession et soulève une question : peuvent-ils guérir ?
La pédophilie n’est pas une maladie, c’est un trouble de la sexualité. Si tous les pédophiles ne sont pas des malades ou des violeurs en puissance, on ne peut néanmoins pas les changer : ils doivent apprendre à vivre avec leur trouble et à contrôler leurs pulsions pour éviter de passer à l’acte. Pour cela, nous devons leur offrir un suivi régulier, avec un traitement hormonal si besoin. Il faut également instaurer un suivi régulier des prisonniers. Cela requiert des moyens humain et budgétaire important car il est important de ne pas réserver cette aide aux seuls sortants de prison. Il y a beaucoup plus de pédophiles demandeurs de soins que l’on ne croit. C’est pourquoi je préconise la mise en place d’un numéro vert, comme c’est le cas en Allemagne, où ils pourront parler et être écoutés. En parlant avec quelqu’un, leur pulsion s’apaise. Enfin, développer le réseau des accompagnants est capital : il faut assurer une formation spécifique pour les psychologues et les répertorier.
 
Vous préconisez également une sensibilisation des enfants. Quel est le message à leur faire passer ?
La plupart du temps, ils ont conscience des dangers qui existent à l’extérieur, ils écoutent les médias. Ils ne mesurent cependant pas qu’ils peuvent être une cible et ont une notion floue de ce qu’est un inconnu. Ils  peuvent par exemple croire qu’une personne qui connaît leur prénom n’est pas un inconnu. C’est pourquoi il faut bien leur expliquer. Lors d’entretiens avec des pédophiles, je leur ai demandé ce qui pourrait les déstabiliser durant leur approche et beaucoup m’ont répondu qu’un enfant qui crie les faisait fuir. Autre mode opératoire, tout aussi dangereux : l’approche via Internet. Il est important de ne pas donner son nom, son adresse ou tout autre élément permettant de remonter jusqu’à soi, lors d’une conversation dans un forum. Et si la conversation débouche sur un rendez-vous, il ne faut pas s’y rendre seul mais accompagné, de préférence par un adulte. Ce discours contribue à alerter l’enfant, qui va être plus vigilant face à son interlocuteur. Il est nécessaire de les prévenir des risques mais sans les effrayer, il ne s’agit pas d’en faire des paranoïaques qui paniquent à l’idée de sortir.
 
Peut-on se remettre d’une agression pédophile ?
Les victimes n’oublient pas mais apprennent à se reconstruire. Il ne s’agit pas de gommer le traumatisme mais de mettre un pansement dessus. Ce processus est long et dépend de la personnalité, forte ou fragile, de la victime. Cela nécessite un accompagnement spécialisé ainsi que la patience et l’écoute de la part de la famille.