«Une incarcération à vie sans tenir compte de l'évolution du patient, c'est inhumain»

INTERVIEW Un médecin de la prison de la Santé juge les propositions de Nicolas Sarkozy après la récidive de Francis Evrard…

Propos recueillis par Alexandre Sulzer

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La vie de détenu peut parfois offrir des opportunités peu banales : à Nancy, des prisonniers de la maison d'arrêt Charles III se voient proposer un contrat de professionnalisation par le groupe Eiffage (BTP), sur le chantier de la future prison de Maxéville, en banlieue nancéienne.
La vie de détenu peut parfois offrir des opportunités peu banales : à Nancy, des prisonniers de la maison d'arrêt Charles III se voient proposer un contrat de professionnalisation par le groupe Eiffage (BTP), sur le chantier de la future prison de Maxéville, en banlieue nancéienne. — Jean-Christophe Verhaegen AFP
Sylvie Balanger, praticien à la prison de la Santé et médecin-chef de l'unité de médecine interne de l'hôpital Cochin, répond à nos questions.
 
Nicolas Sarkozy souhaite mettre en place un hôpital fermé pour les pédophiles qui seraient considérés comme dangereux à leur sortie de prison. Qu'en pensez-vous?

Il est difficile de généraliser, il n'y a pas de classe unique de pédophiles. Ce sont des êtres humains uniques qui demandent chacun un suivi particulier. Si on entend par hôpital fermé une incarcération à vie sans tenir compte de l'évolution du patient, c'est inhumain. Les hôpitaux psychiatriques fermés existent déjà mais ils ont pour objectif de réinsérer dans la société les malades.
 
Justement, le président de la République envisage un traitement hormonal pour permettre à ces pédophiles de sortir de l'hôpital fermé…


Je n'ai rien contre la castration chimique — quoi qu'elle a des effets secondaires sur le cholestérol ou la prise de poids — mais il faut que le patient soit d'accord pour se faire soigner. Les soins, qu'ils soient d'ailleurs somatiques ou psychiatriques, ne peuvent fonctionner qu'avec la volonté du malade. C'est d'ailleurs une question éthique pour nous autres médecins en milieu carcéral. Nous ne sommes pas là pour traiter les détenus de force, nous ne sommes pas des médecins nazis.
 
Ne faudrait-il pas que les médecins aient accès au fichier pénal de chaque détenu?

Cela pourrait être utile dans certains cas, notamment pour savoir quelle est la durée de détention de chaque patient. Car on ne fait pas le même bilan médical pour un détenu en prison depuis trois jours que pour celui qui y est plusieurs années. De plus, certains critères de dangerosité mettent le personnel soignant en danger. Reste que cela n'est pas une question cruciale. Nous savons de toute façon que nous n'avons pas à faire à des enfants de cœur. Et puis, nous sommes soumis au serment d'Hippocrate, nous n'avons pas à les juger. De toute façon, tout se sait en prison et il nous faut établir une relation de confiance avec chaque détenu.
 
Visiblement, le médecin qui a prescrit du Viagra à Francis Evrard ne savait pas tout de lui…


 C’est un vacataire et  forcément, il ne connaît pas ses patients. Cela illustre d'ailleurs le manque d'attractivité des postes de médecins en milieu carcéral. Lesquels sont constamment dévalorisés, notamment par les médias. Mais je soutiens ce jeune vacataire dans sa prescription. Un détenu vient le voir et lui demande du Viagra pour l'aider à se relancer dans la vie civile… Il est normal qu'il souhaite aider son malade. Je dis bien «son malade» car pour lui, ce n'est pas un détenu. Et puis, rappelons au passage que le Viagra n'est qu'un accélérateur d'érection et ne provoque pas de pulsion sexuelle. Le viol peut se faire avec d'autres choses que l'instrument masculin naturel. La polémique sur le Viagra n'a pas lieu d'être.
 
Nicolas Sarkozy souhaite qu'il n'y ait plus de réduction de peine pour les délinquants et criminels sexuels. Cela peut-il avoir un intérêt d'un point de vue médical?

Non, les nombreuses années que Francis Evrard a passées en prison ne lui ont pas permis d'inhiber ses pulsions pédophiles. Et puis, je croyais que la justice était la même pour tous les citoyens…