«Des mécanismes invisibles de discrimination au sein de la fonction publique»

INTERVIEW Patrick Lozès, président du Cran, nous explique pourquoi il veut plus de noirs dans les hautes sphères de l'Etat…

Propos recueillis par Alexandre Sulzer

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Le Cran (Conseil représentatif des associations noires) attend, à l'occasion de ses deuxièmes Etats Généraux, samedi, à la Mutualité à Paris, que les candidats à la présidentielle "s'engagent concrètement" en faveur des demandes d'égalité portées par les Noirs et "exprimera sa position" sur l'élection du 22 avril.
Le Cran (Conseil représentatif des associations noires) attend, à l'occasion de ses deuxièmes Etats Généraux, samedi, à la Mutualité à Paris, que les candidats à la présidentielle "s'engagent concrètement" en faveur des demandes d'égalité portées par les Noirs et "exprimera sa position" sur l'élection du 22 avril. — Stéphane de Sakutin AFP/Archives
Patrick Lozès, vous êtes président du Conseil représentatif des associations noires (Cran) et avez demandé à André Santini, le secrétaire d'Etat chargé de la Fonction publique, qu'une «étude pilote» soit menée afin d'étudier l'absence de noirs dans les hautes sphères de l'Etat. Pourquoi?

André Santini et Eric Woerth, ministre du Budget et de la Fonction publique, proposeront en septembre une allocation de 2.000 euros aux jeunes issus de milieux défavorisés pour les aider à se préparer aux concours d'entrée de la fonction publique. C'est bien, mais ça ne suffit pas car les noirs sont concentrés dans la catégorie C (la plus basse), mais sont quasiment absents dans la B et surtout la A. Au sein même de la fonction publique hospitalière existe une «ethnostratification» qui fait que 80% des noirs sont dans la catégorie C. Il existe donc des mécanismes de discrimination invisibles et de relégation dont la société française ne se rend pas compte. La fonction publique nous paraît d'autant plus emblématique qu'elle ne s'adresse pas aux immigrés arrivés fraîchement, mais aux populations noires intégrées.

Pourtant, on accède à la fonction publique par des concours qui testent les connaissances et doivent mettre les candidats à l'abri des discriminations…

Il faut adapter le contenu des concours aux préoccupations d'aujourd'hui afin que les jeunes de banlieues, disons les choses franchement, aient une chance de les réussir. Pour le concours de postier par exemple, on demande qui a écrit la «Princesse de Clèves». Les gens du 16e arrondissement de Paris ont plus de chances de le savoir que les personnes issues des milieux défavorisées.

Certes, mais cette remarque ne vaut pas uniquement pour les populations noires…

Notre discours va en effet au-delà. Nous ne disons pas que les difficultés des noirs ne sont liées qu'à la couleur de leur peau. Mais si on travaille sur les problèmes que les noirs rencontrent, on travaillera pour d'autres catégories sociales fragiles. Jaurès disait que défendre les intérêts de la classe ouvrière permettait d'améliorer la société dans son ensemble…

Quels sont donc les mécanismes de discrimination spécifiques que subissent les noirs dans la fonction publique, selon vous?

Avant même le recrutement, ils ne sont pas informés suffisamment sur les différents concours ni sur les voies dérogatoires qui existent pour intégrer la fonction publique.
Une fois que le concours est passé, ils subissent un ordre social arbitraire qui leur impose les tâches les plus basses, les plus abrutissantes. S'il a à choisir entre deux personnes de même qualification, un chef de service à l'hôpital demandera le plus souvent à la personne de couleur d'effectuer le travail le plus difficile. Les noirs ne sont pas non plus assez informés sur les possibilités de promotion interne. S'ils ne passent pas les concours pour monter en grade, je ne crois pas que ce soit parce qu'ils ne souhaitent pas évoluer dans la société française. D'ailleurs, quand on interroge les fonctionnaires noirs de catégorie C, ils ne sont généralement pas au courant des possibilités de monter en B.

Comment ont réagi les membres du gouvernement à votre demande?

André Santini m'a laissé entendre qu'il fallait que l'ordre de mettre en place un Monsieur ou une Madame diversité dans la fonction publique, sur le modèle du comité de pilotage pour l’égal accès des femmes et des hommes aux emplois supérieurs des fonctions publiques - comme nous le demandons - vienne de plus haut. J'en appelle donc à Nicolas Sarkozy. Nommer Rama Yade, c'est bien, mais il est temps désormais d'agir vraiment.