«Je ne serai probablement jamais officier»

REPORTAGE – Au Cirat de Saint-Denis, l’armée prend des couleurs. Du moins chez les soldats de base...

«Je pars le 7 août, je ne l’ai pas annoncé à mes amis.» Imen Fezzani, 20 ans, a signé mercredi, au centre d’information et de recrutement de l’armée de terre (Cirat) de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), sa «lettre de notification de décision», dernière étape avant son engagement dans le 2e régiment des hussards. Non, elle n’appréhende pas d’aller dans un pays en guerre. «C’est un challenge, comme dans les films américains.» Et non, ses amis n’ont pas mal pris le fait qu’elle s’engage dans l’armée. «Par contre, si ça avait été la police…»

Il semble donc loin le temps où les appelés d’origine maghrébine, considérés comme trop rétifs à l’autorité, étaient discrètement encouragés à se faire réformer. «Vu nos théâtres d’opération (Côte-d’Ivoire, Liban), les différences d‘origine de nos soldats sont un facteur de cohésion et d’efficacité», renchérit le général de Bavinchove, deux étoiles aux épaulettes et chef du recrutement de l’armée de terre.

«Avec mon niveau d’étude, je ne serai probablement jamais officier.»


Léo N’Kihouanganina, 24 ans, a grandi à Villeneuve-la-Garenne. Il est pointeur-tireur au 54e régiment d’artillerie depuis «un an et huit mois». De retour de Côte-d’Ivoire, Léo est peu loquace sur les raisons de son engagement. «Le sport, l’aventure, tout ça.» Mais ses yeux brillent quand il parle de ses Mistrals. Ces missiles anti-aériens, « une super arme », sont sa spécialité. Il se voit bien passer sa vie à l’armée. Sans caresser l’espoir de monter en grade : «Avec mon niveau d’étude, je ne serai probablement jamais officier.»

Le général de Bavinchove, qui dit avoir réalisé le manque de mixité lors de son passage à la direction de Saint-Cyr, opine : «Chez les militaires du rang, l’égalité est une réalité mais, au niveau des officiers, une impulsion est nécessaire.»  A l’entendre, le problème ne vient pas de l’armée française, qui a «une grande tradition de promotion sociale», mais du manque d’informations. Il a donc opté pour une «communication plus offensive».

Chef du Cirat de Saint-Denis, le capitaine Slimane Kenani, sillonne ainsi le 93 en quête de futurs petits soldats. Partenaires privés, élus, réservistes locaux, ANPE, lycées : sa feuille de route est longue et le contact n’est pas toujours facile. Il déplore : «Seuls dix lycées et deux communes m’ont répondu.» Le Bourget et Villepinte, deux des rares villes du département à ne pas être tenues par la gauche...

«Nous refusons beaucoup de candidats pour cause d’antécédents judiciaires.»

En attendant, la très jeune population du 93 est regardée avec envie par une armée en manque de candidats depuis sa professionnalisation en 1996. Au premier semestre 2007, 87 contrats ont été signés au Cirat de Saint-Denis, soit une progression de 50% en deux ans. «Ceci dit, les jeunes de ces quartiers n’ont pas encore le réflexe de venir chercher du travail chez nous, explique le capitaine Kenani. Par ailleurs, nous refusons beaucoup de candidats pour cause d’antécédents judiciaires.»

Et les autres ont souvent des craintes. «C’est un métier qui peut faire peur, avec sa réputation d’autoritarisme. C’est à nous de les rassurer.» Et le capitaine de lâcher, alors que le téléphone d’Imen sonne : «Fezzani ! Encore une fois et ton portable passe par la fenêtre !»