«C’est ajouter des carottes et des navets»

Recueilli par Marine Aubonnet

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Peut-on chiffrer le coût de la délinquance? Pour Frédéric Ocqueteau, sociologue au CNRS, c’est impossible. Le chercheur réagit après la publication mercredi d’une étude de l’Inhes qui évalue à 20 milliards d’euros le coût de la délinquance en 2006.
 
 
Qu’est-ce qui vous dérange dans cette étude?

Elle ne dit rien. Vingt milliards d’euros, on ne sait pas si c’est beaucoup ou pas. Il n’y a aucun étalon de mesure. Ça ne sert donc à rien, sauf à distraire le public. Quand on dit que la délinquance coûte 300 euros par an au contribuable, là encore, c’est fictif et totalement démagogique. Déjà, il y a plus de la moitié de la population qui ne paie pas d’impôt, combien ça leur coûte à eux? Et les personnes qui investissent des milliers d’euros dans la sécurisation de leur maison, ça rentre en compte ou pas?

 
Quelles sont les difficultés soulevées par ce type de calcul?

Il est impossible d’évaluer un coût global de la délinquance car la délinquance en soi ça n’existe pas. Si on prenait chaque contentieux pour en déterminer le coût, en demandant à un économiste, à un assureur, à un homme politique, à la victime, on obtiendrait des chiffres très différents. Tout additionner, c’est ajouter des carottes et des navets. Chaque acteur a une perception des risques, des menaces et des pertes différentes. Par ailleurs, les délinquances n’engendrent pas que des coûts. Certaines alimentent une économie parallèle qui fait vivre des gens. Et un secteur de l’économie légale, très prospère, dédié à la protection (des édifices, des marchandises, de l’information, des personnes…).
 

Est-ce que c’est la première fois qu’on entreprend une telle évaluation?

Non. Il y a 25 ans des économistes du crime, comme Thierry Godefroy et Philippe Robert par exemple, s’y sont essayé (Le coût du crime ou l’économie poursuivant le crime, Ed. Armattan, 1978). Ils ont renoncé car ces études ne pouvaient pas déboucher sur des applications opérationnelles. J’attends de pouvoir lire l’étude de l’Inhes en entier pour pouvoir juger des méthodes utilisées.