« Avec Sarkozy, on a élu un PDG »

©2007 20 minutes

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Daniel Carton

Journaliste et auteur d'« Une campagne en off » (Albin Michel).

Cette campagne a-t-elle été différente des précédentes?
Je le croyais au début. Je pensais notamment que le référendum sur l'Europe en 2005, après le 21 avril 2002, allait contraindre les candidats à s'adresser à l'intelligence du peuple. Je me suis trompé, on n'a fait aucun progrès. La preuve avec le débat entre Royal et Sarkozy : un débat théâtral dans le jeu. Mais dans le texte, rien sur l'Europe, le Moyen-Orient, l'écologie... On est resté au ras des fiches.

Dans un livre précédent, « Bien entendu, c'est off », vous avez pointé du doigt les connivences politiques-journalistes. Cette élection a-t-elle changé la donne?
Non, la profession ne s'est pas non plus ressaisie depuis 2002. Une partie des journalistes - notamment les plus puissants et connus - continuent de s'enfoncer dans la collusion. Ni Sarkozy ni Royal n'ont eu à se plaindre des médias traditionnels à leur égard. Entre les pressions, l'autocensure, les risques de représailles de certaines hiérarchies, on a évité de parler des sujets qui fâchent.

Par exemple?
Qui a enquête sur la politique de Sarkozy dans les Hauts-de-Seine, héritée du système Pasqua? Qui a enquêté sur ses rapports avec les chefs d'entreprise? Qui a analysé ses discours? A qui emprunte-t-il des idées? Quels penseurs recycle-t-il? Quand les médias ont accepté la bouche en coeur le 14 janvier qu'il avait «changé», l'élection était pliée.

Vous dénoncez le «off», mais il y en a dans votre livre...
J'ai dû l'utiliser car beaucoup de journalistes prennent des risques professionnels s'ils parlent, et beaucoup de politiques manquent de courage.

Sarkozy au Fouquet's, sur le yacht de Vincent Bolloré, ça vous inquiète?
Rien n'est improvisé chez lui. Il applique la stratégie berlusconienne : créer un électorat fasciné. Avec Sarkozy, nous n'avons pas élu un président, mais un PDG de la France. Et la panoplie qui va avec : yacht, palace, lunettes noires...

Pour qui avez-vous voté?
Je laisse passer le délai de décence avant de répondre, mais j'ai été sensible au discours de Bayrou, qui a posé un diagnostic courageux sur les médias et sur Sarkozy. Reste à voir si les médias vont se venger, maintenant qu'il a un genou à terre.

Daniel Carton, ancien du Monde et du Nouvel Obs, a sillonné la France pendant cinq mois. Loin des états-majors de campagne et des petites phrases, il raconte ce qu'il voit, de la suprématie marketing de l'UMP aux militants communistes présents aux meetings de Le Pen.