Vers un changement de société

EDITO Par Frédéric Filloux, directeur de la rédaction de 20 Minutes...

©2007 20 minutes

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Les deux finalistes de cette élection présidentielle ont une stature de chef d’Etat. C’est ce qu’a démontré cette fin de campagne exceptionnelle. La caricature médiatique a cherché à réduire le choix à la personnalité des candidats. Mais ceux-ci ont d’eux-mêmes rectifié cette erreur. Au cours d’une exténuante campagne, faite de ferveurs et de débats passionnés, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ont convaincu qu’il était absurde de les enfermer dans ces schémas. La candidate socialiste n’est ni incompétente ni une potentielle mère protectrice pour une patrie craintive. Et celui de l’UMP n’a rien d’un dictateur en devenir, pas plus qu’il n’est un réformateur visionnaire.

Chacun d’eux propose aux Français un choix de société opposé. Un choix qui va engager le pays sur cinq ou dix ans. Un choix dont les lignes de force se lisent plus dans la posture générale des candidats que dans le détail de leurs programmes. Prenons le travail. Les deux candidats s’accordent sur le fait que la France ne travaille pas assez et qu’une correction en ce sens est la clé de la croissance. A partir de là, les modèles divergent.
Sarkozy préconise un système basé sur le volontarisme, la méritocratie, la liberté de choix. Royal reste sur une vision plus partagée du travail, plus protégée, plus aidée par la puissance publique. Elle fait de la solidarité une valeur intangible et non négociable du pacte républicain. Lui veut remettre en question cette solidarité en invoquant les dérives vers un assistanat ruineux. Ces divergences peuvent s’appliquer à la fiscalité, l’éducation,
l’immigration.

D’une certaine façon, on retrouve la grande opposition entre le bonheur de tous (valeur de gauche) et le bonheur de chacun (valeur de droite). En forçant le trait, on pourrait dire que Nicolas Sarkozy trace les contours d’une société assez « américaine ». Même si l’on peut considérer qu’il y a pire comme modèle (à éducation égale, en termes d’accès au marché du travail et d’évolution sociale, mieux vaut être hispanique à Seattle que beur à Bobigny), c’est assez gonflé de la part du chef de l’UMP d’assumer cette référence. D’autant que lui-même a alimenté la machine à fantasmes, depuis la promesse (réelle et admise) d’une explosion de la population carcérale comme outre-Atlantique, à des prises de position sociétales faisant craindre l’émergence d’une nouvelle élite réactionnaire à la française (sur ce point, Sarkozy reste à des années-lumière du néo-conservatisme mystique et corrompu sévissant aux Etats-Unis).

Par opposition, Ségolène Royal défend un modèle « européen », en tout cas idéalisé. Car elle prend soin de nier toutes les évolutions libérales, les réformes profondes entreprises par les pays les plus performants d’Europe depuis une quinzaine d’années et qui leur permettent de poursuivre des grandes politiques publiques en dépit du double séisme des évolutions démographiques et de la mondialisation. Là réside toute la fragilité de la vision développée par la candidate socialiste, qui demande simplement aux électeurs de lui faire confiance. Pour à peu près la moitié des Français, l’une ou l’autre de ces expériences vaut d’être tentée. Le choix se fera à quelques pour cent près. Le ou la gagnant(e) ne devra jamais l’oublier.