«Ségolène Royal a voulu montrer qu’elle avait la stature d’un chef d’opposition»

Propos recueillis par Catherine Fournier

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Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont longuement bataillé mercredi soir sur les 35 heures, que le premier veut contourner par les heures supplémentaires, tandis que la candidate PS a promis des négociations par branche professionnelle avant toute généralisation aux PME.
Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont longuement bataillé mercredi soir sur les 35 heures, que le premier veut contourner par les heures supplémentaires, tandis que la candidate PS a promis des négociations par branche professionnelle avant toute généralisation aux PME. — France 2 AFP
Jean Véronis, professeur de linguistique à l’Université de Provence, analyse le discours et la posture des deux candidats à la présidentielle lors du débat mercredi soir.

Votre impression générale?

C’était un grand moment de théâtre ! Rien à voir avec le débat entre Lionel Jospin et Jacques Chirac en 1995. La prestation de Ségolène Royal restera sans doute dans les mémoires, car elle a tranché avec le ton de sa campagne et son image de mère rassurante et paisible.

Quelle était sa stratégie selon vous, reprendre l’avantage sur Sarkozy ?


L’enjeu est plus compliqué que cela. Le but, à mon avis, n’était pas tellement de renverser la tendance pour le second tour mais plutôt de sortir la tête haute de ce débat en particulier et de la campagne en général. Ségolène Royal sait que les sondages la donnent perdante mais elle sait également que ces images vont tourner en boucle pendant des années, comme celles des précédents débats.

La candidate socialiste n’a pas cherché à rallier des suffrages pour le second tour ?


Si, bien sûr. A ma grande surprise, le mot le plus récurrent dans son discours est «entreprise» (41 fois). Vient ensuite «économie». Cela prouve qu’elle a cherché à convaincre l’électorat de centre-gauche. Elle s’est livrée à un grand écart linguistique car il ne fallait pas non plus décourager l’extrême gauche. C’est ainsi qu’elle a dénoncé «les cadeaux faits aux entreprises», par exemple, une expression propre à Olivier Besancenot.

Et Nicolas Sarkozy ?

Son discours est plus consensuel. Comme c’est souvent le cas dans les débats de la présidentielle, c’est le mot «France» qui revient le plus souvent. On a pu observer que le candidat de l’UMP n’a pas eu à faire de grand écart linguistique pour séduire et le centre-droit et l’extrême droite. Peut-être parce qu’il sait déjà qu’une partie de l’électorat de Jean-Marie Le Pen lui est acquise, malgré l’appel à l’abstention de leur leader.

Quelle conclusion peut-on tirer de ce débat ? La partie est-elle déjà jouée ?

Sans doute. D’ailleurs, la plupart des éditorialistes parlent de «match nul». Encore une fois, je pense que Ségolène Royal jouait davantage son avenir au sein du PS et de l’opposition qu’en tant que présidente de la République. Elle a voulu afficher l’image d’une femme forte, qui a la stature d’un chef d’opposition, un rôle réservé jusque-là à François Bayrou. Le nombre d’impératifs qu’elle a employés est révélateur. «Allez-y, continuez», «permettez que je termine», «ne m’interrompez pas»… Elle a endossé le rôle d’une mère sévère avec un Nicolas Sarkozy petit garçon.