«Etre résistant, c’était jouer sa vie pour ses idées»

Propos recueillis par Sandrine Cochard

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Denis Peshanski, chercheur au CNRS, historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, rend hommage à Lucie Aubrac et à l’ensemble des personnes engagées dans la Résistance française.

 
Lucie Aubrac est décédée mercredi soir. Quel souvenir gardez-vous d’elle?
Elle était l’une des grandes figures de la Résistance, un personnage important mais surtout une pionnière du mouvement: elle est contactée dès l’automne 1940 par Emmanuel d’Astier de la Vigerie avec qui elle fondera le noyau dur de Libération-Sud. L’engagement est le fil rouge de sa vie entière, elle n’a eu de cesse de transmettre son message. Elle avait un charisme fantastique. J’ai eu la chance de l’accueillir dans le collège de mon fils. Aux élèves, très impressionnés par son action, qui lui demandaient comment elle avait pu accomplir toutes ces choses extraordinaires, elle répondait, comme tous les résistants que «c’était naturel». Elle avait également cette phrase: «Faites en sorte qu’à travers les engagements que vous prendrez dans la vie, vous n’ayez jamais à vous posez la question si jamais une telle situation venait à se reproduire.»
 
Quel était son rôle au sein de la Résistance?
Elle avait principalement des missions de propagande et d’action armée. La plus spectaculaire d’entre elles fut d’ailleurs la libération de son mari. Raymond Aubrac est arrêté en juin 1943, à Caluire, avec Jean Moulin. Lucie parvient à contacter Klaus Barbie qui lui concède des visites à Raymond. Elle organise ainsi sa libération de l’extérieur et de l’intérieur. Raymond et Lucie Aubrac vivent ensuite dans la clandestinité avant de gagner Londres, où elle mettra au monde son second enfant, une fille qu’elle prénomme Catherine, son pseudo de résistante. Elle est restée femme et mère, c’est aussi cela qui est extraordinaire. Lucie fait également figure d’exception car les femmes étaient cantonnées aux rôles d’agent de liaison ou de passeuses d’armes. Leur entrée dans l’action a néanmoins contribué à leur obtention du droit de vote, en 1944.
 
A cette époque, que signifiait être résistant?
C’était être confronté à des adversaires beaucoup plus forts que soi: on luttait contre l’occupant allemand mais aussi contre l’Etat français. Cela réclamait une mobilité constante pour éviter de voir sa planque découverte et échapper à la répression. On avait recours aux fausses identités, obtenir de faux papiers impliquait une complicité dans l’administration pour trouver des identités et des tampons officiels. Il y avait une forme d’inconscience à jouer sa vie pour ses idées. Il fallait avoir la certitude d’être porteur d’un combat dépassant sa propre personne.
 
Combien de personnes étaient engagées dans la Résistance?
Il faut distinguer deux attitudes: l’action, dans laquelle environ 1% de la population s’est engagé, et l’opinion, c’est-à-dire la complicité passive de ceux qui soutenaient les actions sans pour autant franchir le pas. C’est important de le souligner car deux fausses légendes ont couru après la Libération: la légende «rose» qui affirmait que tous les Français avaient été résistants et la légende «noire» qui, au regard des actes de résistance active, jugeait dans les années 1970 que la majorité des Français avaient été des «collabos».
 
Que reste-t-il de cette époque? Pensez-vous que nous honorons notre devoir de mémoire?
L’évolution des esprits ne me rend pas optimiste: nous n’avons pas tiré les leçons de l’Histoire. En ce qui concerne les étrangers par exemple, il ne faudrait pas oublier qu’ils ce sont battus pour nous, comme l’a rappelé le film «Indigènes». Ils se sont engagés dans la Résistance, comme les militants de l’affiche rouge, ils ont participé à la reconstruction de l’identité française. Leur reconnaissance fut d’ailleurs un des combats de Lucie Aubrac: elle s’est toujours battue pour que la Résistance dépasse les antagonismes des classes et des nationalités. Aujourd’hui, nous ne devrions pas perdre de vue les valeurs de la Révolution autour desquelles s’est construite notre singularité. Elles doivent être un élément de rassemblement et non de fracture.
 «La traque de l’affiche»
Documentaire de Jorge Amat et Denis Peshanski qui retrace le combat et l’arrestation de 23 résistants étrangers engagés dans la lutte armée à Paris en 1943, diffusé jeudi soir, à 23h15, sur France 2.
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