«Tout faire pour restaurer l’envie de vivre»

Propos recueillis par Catherine Fournier

— 

La maison de Solenn à Paris
La maison de Solenn à Paris — no credit

Interview de Xavier Pommereau, directeur du centre pour adolescents Jean-Abadie à Bordeaux et pédopsychiatre.


En 2005, une étude de l’Inserm conduite par vous-même et Marie Choquet relevait une augmentation des tentatives de suicide chez les adolescents. A quoi est-ce dû selon vous?

Tout d’abord à une meilleure prévention et donc à un meilleur décompte des tentatives de suicide. Dans ce domaine, les statistiques sont difficiles à établir car le suicide reste tabou et des actes suicidaires sont souvent classés dans les accidents de la vie courante ou les accidents de la circulation. Or, se pencher à un balcon ivre mort relève plutôt d’une pulsion suicidaire que d’un accident. C’est pour cela qu’aux 50.000 tentatives de suicide déclarées chaque année, on ajoute 100.000 à 200.000 tentatives non suivies d’hospitalisation, ce qui fait une moyenne de 140.000 par an.

Les adolescents ne vont donc pas plus mal?

Si. On ne peut pas nier que 15% d’entre eux ont des difficultés de repères et de limites dans une société un peu floue à cet égard. Mais ce qu’on observe surtout, c’est un rajeunissement des cas. Au centre Jean-Abadie, par exemple, la moitié des lits d’hospitalisation est désormais occupée par des adolescents de moins de 15 ans. Si la prévention a permet de dépister plus vite les comportements à risque, c’est surtout lié au fait que la puberté survient plus tôt.
Pourquoi?

Les enfants sont mieux nourris et moins malades, la maturation physique est donc plus rapide. Le problème, c’est que les jeunes ne sont pas prêts dans leur tête, ce qui peut provoquer une crise identitaire précoce. Surtout si la puberté réveille des événements plus anciens : violences sexuelles, adoption mal digérée, secret de famille ou difficulté de s’émanciper d’un lien affectif très fort avec l’un des parents. L’adolescent se met à aller très mal, sans savoir d’où provient sa souffrance. Notre rôle, c’est de l’aider à en prendre conscience.

Quels sont les signes précurseurs d’une telle dépression?

Des conduites de rupture, au sens figuré comme au sens propre : fugue, scarifications, abus d’alcool et de drogues. Quant on «se déchire la tête», on se coupe d’une réalité qui nous fait souffrir. Ces symptômes sont plus ou moins graves selon leur précocité, leur intensité et leur caractère durable. Il ne faut pas laisser un adolescent s’enfermer dans sa dépression au point de ne plus faire machine arrière. C’est le gros souci qu’on a eu avec Sarah. On l’a connue très tard et pas assez longtemps.

Les échecs sont-ils fréquents?

Non, mais ils sont déjà trop nombreux. Au centre Jean-Abadie, on perd un ou deux adolescents par an sur 350 suivis par notre équipe. On ne peut malheureusement pas empêcher certains de passer à l’acte. Notre objectif n’est pas de les enfermer mais de tout faire pour restaurer l’envie de vivre.