Interview : Pierre Péan, coauteur de « La Face cachée du Monde »*

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Au moment où nous parlons, se tient au Monde un comité de rédaction où les journalistes devraient demander des comptes à Jean-Marie Colombani (directeur) et Edwy Plenel (directeur de la rédaction). Qu’en attendez-vous ? Je sais seulement que des rédacteurs du Monde ont découvert des choses qu’ils ignoraient, mais je ne peux me substituer à eux pour juger ou agir. La seule chose que je souhaite est qu’un véritable débat s’instaure. Ce dont j’ai envie, c’est de retrouver l’idée que je me fais d’un journal de référence, un contre-pouvoir contre lequel on enrage de temps en temps, mais dont on est satisfait qu’il existe. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans votre enquête ? Ce qui m’a intéressé, car c’est un vieux combat, c’est la question du journalisme d’investigation tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, qui est un véritable problème dans cette profession et que je n’avais jamais touché à ce point. Aujourd’hui, un journaliste d’investigation est quelqu’un qui a un rapport intime avec un juge ou un flic. Il n’enquête pas. C’est un paradoxe incroyable. Mais cette pratique n’est pas le propre du Monde... Non, mais depuis l’affaire du Rainbow Warrior, c’est lui qui l’a généralisée. C’est devenu le fer de lance, le moteur principal du Monde et il a fait école. Mais c’est aussi le rôle du journaliste que de se procurer des documents sur une affaire... Certes, mais celui qui utilise le fax comme outil principal s’abrite derrière le travail des autres : on prend les enquêtes menées par des juges et des policiers, laissant de côté son sens critique, sa distance. Cela me pose de gros problèmes en tant que citoyen, car cela veut dire que le journaliste, par le biais du juge ou du policier, utilise des moyens exorbitants du droit commun : la garde à vue, l’interrogatoire, les procès-verbaux d’audition. Si, en plus, on met en scène ces trouvailles et qu’on les feuilletonne, alors cela donne des campagnes de dénonciation. Et dans le domaine de la confusion des genres – journalisme, organe d’influence – qui est l’un des axes du livre ? Le plus représentatif est l’affaire de la facturation du lobbysme du Monde aux NMPP. Il est écrit noir sur blanc que Le Monde est intervenu auprès du gouvernement pour obtenir une subvention dont il est, au final, le principal bénéficiaire. Symboliquement, car les sommes en jeu ne sont pas énormes, c’est ce qu’il y a de plus fort. Chaque année, des sondages d’opinion notent la faible confiance que les Français ont dans la presse. Votre livre va- t-il accentuer cette perception ? Cela risque d’être un des dommages collatéraux du livre : ceux qui attaquent la presse risquent de se trouver confortés dans leurs positions. Je le regrette, mais en même temps, je pense que ce débat, s’il émerge, sera plutôt salutaire. Justement, va-t-il émerger ? Je n’en suis pas certain. Propos recueillis par Frédéric Filloux * Editions Mille et une nuits, 24 e