Tsunami: «Des associations ont été dépassées»

Recueilli par Sandrine Cochard

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Deux ans après le tsunami, la Cour des comptes souligne, dans un rapport sur l'aide des Français aux victimes, les "progrès" de l'aide humanitaire, tout en exprimant sa "préoccupation" sur la lenteur de l'emploi des dons et un manque d'information.
Deux ans après le tsunami, la Cour des comptes souligne, dans un rapport sur l'aide des Français aux victimes, les "progrès" de l'aide humanitaire, tout en exprimant sa "préoccupation" sur la lenteur de l'emploi des dons et un manque d'information. — Valery Hache AFP/Archives

Interview du Dr Jean-Hervé Bradol, président de Médecins Sans Frontières.

Selon le rapport de la Cour des comptes, Médecins Sans Frontières apparaît comme le bon élève des 32 associations étudiées…

Ce rapport confirme le diagnostique que nous avions établi au moment du tsunami, à savoir que l’urgence n’était pas aussi importante que ce qui a été dit. Il confirme également que les organismes d’aide ont collecté des fonds dans l’urgence et n’ont pas été capable de les gérer par la suite. Certaines associations spécialisées dans l’aide d’urgence se sont retrouvées dépassées par les besoins de reconstructions, en dehors de leur cadre de compétence. La Croix Rouge, par exemple, n’a pas vocation à assurer un travail de reconstruction. On a confondu l’urgence et le long terme.
Comment s’est déroulée l’aide sur place ?

La destruction des voies d’accès et les difficultés de circulation ont entraîné un goulet d’étranglement. Nous étions dans une situation d’embouteillage, avec un excès de secours d’urgence. Au Sri Lanka, nous avons été la 21ème équipe à visiter un camp de réfugiés. En Indonésie, un hôpital abritait différentes équipes de médecins pour un même bloc opératoire. Cette surenchère a rendu les secours moins efficaces, même si peu d’associations le disent. Par ailleurs, le rapport souligne très bien la sous-traitance de certaines organisations de collectes de fonds, telles que l’Unicef, qui ont ensuite financé d’autres organismes d’aide voire des constructeurs privés.
La Cour des Comptes rapporte que 32 associations françaises ont perçu 323 millions d’euros. Comment expliquez-vous un tel élan de générosité de la part des Français ?

Le tsunami a été d’une violence incroyable : en une heure, plus de 200.000 personnes ont été tuées. L’émotion qui a suivi a été une aubaine pour les politiques et les associations, qui ont ainsi pu en tirer un bénéfice d’image et pécuniaire. Je vous rappelle que Colin Powell a alors affirmé : «Nous allons pouvoir montrer aux musulmans ce que l’on peut faire pour eux.» Les gens donnaient facilement : en une semaine, MSF international a récolté 40 millions d’euros et 105 millions d’euros au total. C’est pourquoi nous avons fermés la collecte de dons. Le tsunami a entraîné une situation inédite, inversant la logique de travail qui veut que les équipes sur places jaugent les besoins et réclament à leur siège les fonds nécessaires : dans ce cas particulier, c’était le siège qui appelait ses équipes pour les inciter à dépenser les dons collectés.
D’une certaine manière, le tsunami a déséquilibré l’aide humanitaire dans le monde : les régions frappées par le tsunami croulaient sous les euros à dépenser tandis que des enfants mourraient de faim au Niger où l’ont ne leur proposait qu’une vente d’aliments à prix modéré que leurs parents n’avaient pas les moyens de payer. Il y a eu gaspillage et mobilisation des forces à un endroit, au détriment d’un autre. Les grandes catastrophes sont des moments de confusion des esprits.