Sur le canal Saint-Martin, on n'attend rien de Vautrin

Stéphane Alliès

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La détresse des sans-abri resurgit en France en ce début d'hiver, sous l'impulsion des Enfants de Don Quichotte, une toute jeune association qui a installé de manière spectaculaire des tentes sur le bord du canal Saint-Martin, à Paris.
La détresse des sans-abri resurgit en France en ce début d'hiver, sous l'impulsion des Enfants de Don Quichotte, une toute jeune association qui a installé de manière spectaculaire des tentes sur le bord du canal Saint-Martin, à Paris. — Dominique Faget AFP

Autour de la longue enfilade de 200 tentes qui bordurent les deux rives parisiennes du canal Saint-Martin, une trentaine de militants converse avec les SDF. De la gestion au cas par cas des problèmes que rencontrent les «mal-logés», plutôt que de la réunion dans les bureaux de la ministre de la Cohésion sociale, Catherine Vautrin, devant avoir lieu en fin d’après-midi. «On sait très bien que ce sera du pipeautage», tranche Annie, résignée. Militante associative de longue date, elle est davantage préoccupée par la situation d’Aïcha, handicapée désireuse de rencontrer un travailleur social pour se faire payer son «allocation Cotorep».

«On fait moins de bruit que les bobos»

Selon Annie, «le problème, c’est qu’on traite les SDF comme des gens en errance, et non comme des habitants. On nous parle de centres d’hébergement, mais sans jamais soulever la question taboue de l’intimité. La preuve, Vautrin va visiter un endroit à Versailles, réservé aux femmes et où il y a 22 couchages, bien proprets. Comme si c’était la réalité de ces lieux». A ses côtés, Roland acquiesce. Lui assure qu’il n’y a aucun problème avec le voisinage, «on fait vachement moins de bruit que les bobos l’été avec leurs djembés», et évoque le blouson que lui a offert «une jeune beurette de Bondy le soir de Noël».

A une table, ils sont plusieurs à engloutir fruits séchés, salades de betteraves et autres mini-saucisses. En mangeant, ils contemplent les peintures de Boris, un vieux Parisien rompu à la précarité, en «recherche constante d’idées». Ses deux dernières: «organiser un télélogement, comme il y a un téléthon» et «envoyer au Parlement les bénévoles des associations». Il raconte une autogestion qui se passe sans accrocs. «A part hier, il y a eu du barouf quand des gens sont venus apporter des fringues. Forcément, on a froid. Alors, ça se chamaille». Du coup, les collectes de vêtements sont directement envoyées à Emmaüs.

«On ne parle jamais de l’accueil des couples»

Sur le quai opposé, Jean-Baptiste Legrand se prépare à aller voir la ministre. Frère d’Augustin, le porte-parole de l’association des «Enfants de Don Quichotte» , il confesse ne pas avoir grand espoir de la rencontre avec Catherine Vautrin. Il regrette la culture du résultat, «empêcher juste que les gens ne meurent pas de froid. Vautrin défend un bilan, elle n’a pas tort, elle a fait des trucs. Mais depuis le début, elle nous considère comme des apprentis sorciers».

Il pointe une divergence de fond: «Elle parle d’hébergement durable, jamais de logement». Pour lui, les 450 places vides que stigmatisent la ministre devraient l’amener «à se poser la seule vraie question: pourquoi ces places sont libres?» Et de préciser: «on ne parle jamais de l’accueil des couples, de la possibilité de vivre avec un chien, d’accepter les gens qui boivent… Nous, on gère un camp où les gens boivent un peu et ça se passe bien. On ne peut sevrer personne du jour au lendemain». Tandis qu’il quitte les lieux, trois campeurs passent le balai autour des tentes. L’un d’eux lance: «c’est pour la Vautrin, dès fois qu’elle passe nous voir…»

Augustin Legrand et Pascal Oumakhlouf ont cessé leur grève de la faim mardi, un jour après l’avoir débuté. «On ne voulait pas qu’Augustin devienne le mauvais exemple», explique son frère. «De nombreux mal-logés souhaitaient le suivre. Mais on n’est pas là pour installer un camp de grévistes de la faim, c’est déjà suffisamment compliqué». D’autres «bien-logés» ont pris la suite, entamant à leur tour un jeûne autour du canal Saint-Martin.