«La France n’a jamais vraiment mené une politique de lutte globale contre la pauvreté»

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AFP TV
Le président d’Emmaüs voudrait un revenu pour les démunis. Entretien.

La pauvreté en France

« En vingt ans, la pauvreté en France a changé. De marginale, elle a pénétré le cœur de la société. Après guerre, elle touchait surtout les personnes de plus de 60 ans, aujourd’hui, elle a rajeuni et elle s’est féminisée. La grande majorité des travailleurs pauvres, avec un emploi à temps partiel, sont des femmes. En France, l’Etat n’a jamais vraiment mené une politique de lutte globale contre la pauvreté. On estimait, et on l’estime encore d’ailleurs, que la pauvreté serait supprimée par la croissance économique combinée à la protection sociale. Cela a été le cas durant les Trente Glorieuses, mais avec la crise économique, on a découvert dans les années 1980 ce que l’on a appelé les « nouveaux pauvres », des gens souvent isolés et marginaux. On a alors créé le RMI. Mais depuis quelques années, arrivent les « nouveaux nouveaux pauvres » qui, eux, travaillent. La pauvreté laborieuse du XIXe siècle est revenue et elle croise la pauvreté liée au chômage. »

Les travailleurs pauvres
« Ils sont près de deux millions et demi en France. Les associations comme Emmaüs ou les Restos du cœur les voient arriver depuis quelques années. Il y a actuellement 30% de travailleurs pauvres qui vivent dans la rue. Des personnes qui ont un travail, en intérim ou à temps partiel le plus souvent, mais trop mal payé pour leur permettre de trouver un logement de plus en plus cher. La question des travailleurs pauvres est capitale. Car si on laisse leur nombre augmenter, ça disqualifiera à l’avenir toute action auprès des chômeurs et des Rmistes qui diront « pourquoi chercher un travail si c’est pour rester pauvre ? ». Et de l’autre côté, ça va terrifier les travailleurs non pauvres, qui auront peur de tomber dans le besoin. »

Les enfants pauvres
« Ils sont les enfants des familles pauvres. Leur pauvreté ne se voit pas forcément. Ce sont les enfants de la femme de ménage qui nettoie nos bureaux, de la caissière qui nous rend la monnaie… Des gens que l’on côtoie tous les jours sans savoir que leurs conditions de voie sont très difficiles. Souvent, ces familles pauvres ont moins de 10 € par jour et par personne, en dehors du logement, pour se nourrir, se déplacer, s’habiller… Aujourd’hui, on ne meurt plus de faim en France, mais venir aux Restos du cœur permet d’économiser quelques euros pour une autre dépense.

Pour ces enfants et leurs familles, remplacer un stylo cassé ou acheter un livre demandé par le prof, peut être un énorme problème. »

Le blocage français
« On refuse de toucher à notre système social, tant on en est fier. Quand Tony Blair est arrivé au pouvoir en Angleterre, le pays comptait un nombre très important d’enfants pauvres, du fait de la politique de casse sociale menée pendant des années par Thatcher. Le Premier ministre britannique s’est alors donné un objectif à long terme : diminuer en cinq ans le nombre d’enfants pauvres de 25%, pour l’éradiquer au bout de vingt ans. En France, on a crié au populisme, en disant « pourquoi 25% en cinq ans et pas davantage »… Mais Blair a réussi : en cinq ans, les enfants pauvres ont baissé de plus de 20%. En France, on ne pourra avancer que si l’on se fixe des objectifs précis et chiffrés, pas de grands slogans pleins de compassion mais qui sonnent souvent creux. »

Les politiques
« Les politiques n’agissent qu’à court terme, avec de grands slogans un peu creux. Jospin avait promis en 2002 « zéro SDF », Sarkozy vient de promettre «zéro sans-abri dans les rues d’ici deux ans ». Ça ne coûte rien de le dire. En France, on n’a pas de politique contre la pauvreté, mais des politiques différentes pour chaque catégorie de personnes : les Rmistes, les chômeurs, les temps partiels, les CDD, les CDI… Les grandes lois sur l’emploi, le logement, la santé, l’éducation, élaborées par l’Etat en accord avec les partenaires sociaux, ne prennent jamais en compte la question de la pauvreté, qui est pourtant au carrefour de tous ces domaines. Tout simplement parce que les pauvres ne sont pas représentés. Il n’y a pas de syndicat des Rmistes ou des enfants pauvres !

Résultat, les politiques ne s’engagent pas vraiment, car ils ne savent pas si ces sujets vont leur faire gagner ou perdre des voix. »

Les médias
« Généralement, les médias ne s’intéressent aux sans-abri qu’au début de l’hiver. Souvent, on vient nous voir en octobre pour nous demander quelles sont les nouvelles tendances de l’année, comme chez un couturier. Après les travailleurs pauvres l’an dernier, de quoi va-t-on parler cette année ? En 2005, quand a été rendu public le chiffre de deux millions d’enfants pauvres, une société de production de télévision a proposé à Emmaüs d’organiser une émission spéciale en prime time, avec des vedettes, pour demander aux téléspectateurs de donner de l’argent. Un « enfanthon » en quelque sorte ! On a refusé, estimant que le meilleur moyen pour diminuer le nombre d’enfants pauvres, n’était pas d’organiser une charité télévisuelle, mais de permettre à ces familles de travailler et de se loger dignement. L’émission n’a finalement pas eu lieu. En même temps, les médias nous sont nécessaires. Quand j’étais président de l’Afssa, j’envoyais des notes sur des problèmes sanitaires aux différents ministères. Si je n’indiquais pas dans ces notes que la presse risquait de s’emparer du sujet, ça n’intéressait personne. »

Recueilli par Bastien Bonnefous