Collectionneur à perpétuité

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Les rayonnages de la bibliothèque sont à triple épaisseur et recèlent de perles. Comme le Praxis criminis, tout premier livre de justice pénale publié en 1541, l'édition originale de L'Esprit des lois, de Montesquieu, ou un lot de tatouages de taulards photographiés par Doisneau. Au total, 8 000 livres et 500 000 documents : une des collections privées les plus importantes sur la justice pénale et la prison. A sa tête, un homme de 76 ans qui n'a « jamais fait » son droit, et encore moins été incarcéré.

Riche et original, Philippe Zoummeroff est un collectionneur pur et dur. « Quand je m'occupe d'une idée, j'aime aller au bout », sourit-il, lové dans le canapé de son discret mais cossu appartement de Neuilly-sur-Seine. Héritier du groupe d'outillages Facom, fondé par son grand-père en 1918, il a commencé dans les années 1960 sa carrière de collectionneur avec l'opéra. Il achète plus de 100 000 disques, crée une revue et devient producteur – notamment des premiers enregistrements de Maria Meneghini, future Maria Callas. Puis, en quelques années, Zoummeroff constitue la plus grande collection de timbres sur l'Algérie qu'il vendra au musée de La Poste. A sa retraite, il se lance dans le livre ancien, collectant « toutes les premières éditions de livres fondateurs en français sur tous les sujets ». Une somme exposée à la Bibliothèque nationale, avant d'être elle aussi vendue.

Sa passion depuis cinq ans : la justice pénale, « un gros os à ronger ». Membre de l'Association française de criminologie, il remet ce soir au Palais de Justice de Paris, la troisième bourse Zoummeroff créée par l'association. Destinée à soutenir la réinsertion des détenus, elle est dotée de 12 000 euros . En début d'année, il a publié un livre* pour « expliquer à la société que la prison doit changer », et a déjà programmé en 2007 la visite, le jour, de soixante-huit prisons. Son but : faire du sujet « un enjeu de la présidentielle ». Et la nuit, l'ancien ingénieur devrait continuer d'écrire la biographie d'Edison, inventeur du phonographe et du microphone, « mais aussi de la chaise électrique ».

Bastien Bonnefous

* La prison, ça n'arrive pas qu'aux autres (avec Nathalie Guibert), Albin Michel.

Pierre Tournier, chercheur au CNRS, ancien président de l'Association française de criminologie « Philippe Zoummeroff est un être complexe et atypique. Il explique son intérêt pour la prison uniquement par le prisme de la collection, mais je pense qu'il y a des raisons plus intimes qu'il ne mettra jamais en avant. Un jour, il m'a dit : “D'autres à mon âge et avec mon argent collectionnent des Ferrari, moi c'est la prison.” » Simone Zoummeroff, son épouse « Philippe a toujours été passionné par le livre, mais le déclic pour la prison, je ne le connais pas. Ce qui l'intéresse par-dessus tout, c'est la question de la réinsertion. »