Une « rupture tranquille » sans surprise

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Pour Hervé Favre, éditorialiste à La Voix du Nord, la candidature de Nicolas Sarkozy à la présidentielle n’est évidemment pas une surprise : « Mais qui pouvait encore en douter depuis que le ministre de l'Intérieur avait reconnu dès 2003 qu'il y pensait, "et pas seulement en se rasant" ? Oui, il s'agit bien du "choix d'une vie", d'une ambition qui s'est exprimée ouvertement beaucoup plus tôt que celle de Ségolène Royal. Restait à trouver le meilleur moyen de le dire officiellement et sans tarder pour ne pas laisser plus longtemps la candidate socialiste seule sous les feux de la rampe. »

Et le choix de la presse régionale n’est pas anodin. Pour Jean-François Montémont, du Courrier Picard, cela témoigne de l’enjeu des votes des régions : « Que le plus parisien des ministres choisisse la presse quotidienne régionale pour annoncer sa candidature à l'Élysée plutôt que TF1, la chaîne mastodonte de son ami Patrick Le Lay, démontre, s'il le fallait encore, que les plus de 18,5 millions de lecteurs sont aussi souvent des électeurs qui constituent le socle déterminant de l'opinion et des votes. »

La campagne contre le PS et sa candidate Ségolène Royal est donc belle est bien lancée, quoique dans la précipitation : «A la vérité, le ministre de l'Intérieur n'avait pas prévu de se lancer dans la campagne fin novembre. Il a dû précipiter le mouvement, pour des raisons internes et externes. Longtemps seul en course dans sa famille politique, Nicolas Sarkozy était appelé à être désigné sans coup férir par son parti. Et puis, on a vu arriver Michèle Alliot-Marie, la ministre de la Défense, plus ou moins poussée par l'Elysée et par Matignon, et on a senti planer l'ombre du Premier ministre Dominique de Villepin,» croit savoir Daniel Llobregat de La Nouvelle République du Centre-Ouest.

Brouiller les pistes

La presse ne peut s’empêcher de rappeler que Sarkozy s’inspire directement de Jacques Chirac, son ennemi juré. « En 1995, Jacques Chirac avait fait acte de candidature à travers un seul journal régional. Nicolas Sarkozy a donc voulu voir plus grand que son aîné et donné à sa déclaration une plus large audience. Certaines déclarations de candidatures à l'Élysée furent dans le passé très combatives, parfois agressives, désignant les adversaires et promettant coups et bosses. Rien de tel dans les propos de Nicolas Sarkozy, délibérément consensuels. (…) Et s'il persiste et signe pour prôner la rupture, c'est à une " rupture tranquille ". L'analogie avec le slogan de la " Force tranquille " qui réussit si bien au candidat François Mitterrand en 1981 ne relève probablement pas du hasard,» analyse ainsi Dominique Valès de La Montagne.

De gauche, de droite ? Si Sarko brouille les pistes, c’est pour mieux trouver son style, selon Francis Brochet du Progrès: «Il est comme ça, Nicolas: incorrigible. Toujours tenté d'en faire davantage, jusqu'à en faire trop. Jacques Chirac avait jadis innové, déclarant sa candidature dans un quotidien régional. Nicolas Sarkozy proclame la sienne dans tous les quotidiens régionaux, départementaux et cantonaux à la fois ! Serait-ce cela, la rupture selon Sarkozy: la même chose que Chirac, mais en plus gros ? L'ennui est qu'à vouloir en faire toujours plus, on s'expose au couac: Ségo l'avait fredonné mezzo voce, façon désir, Sarko la joue à la Johnny, façon "Que je t'aime" avec tapis de cuivres - chacun son style. Ceci dit, il affirme souhaiter "des contre-pouvoirs plus forts". On est rassuré.»