Pierre Rosanvallon : «Le citoyen doit être électeur et contrôleur»

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Pierre Rosanvallon

Professeur au Collège de France, auteur de La Contre-démocratie : la politique à l'âge de la défiance (Seuil).

Constatez-vous un manque de confiance des Français vis-à-vis de la politique ?

Il existe deux types de défiance. La première, libérale, consiste à se méfier d'un pouvoir trop fort. Ce principe de modération repose sur la Constitution, sur des règles limitant le pouvoir. La seconde est une forme de défiance démocratique exercée à travers les médias, les associations, les ONG et les groupes de citoyens. Ces voix construisent une attention démocratique et un pouvoir d'alerte.

Les électeurs semblent aussi exprimer leurs soupçons...

Avant, il y avait une confiance aveugle des électeurs, notamment dans les préceptes du Parti communiste ou dans le discours gaullien. Aujourd'hui, l'électeur ne donne plus de chèque en blanc pour un mandat. Au-delà, nous assistons à un basculement des formes de défiance positive vers une défiance négative. Au lieu d'un appel à la vigilance, le citoyen stigmatise le pouvoir, considéré comme extérieur à la société.

Comment cela se traduit-il ?

Le pouvoir politique est perçu comme mauvais, donc on le diabolise plutôt que de le corriger ou de le mettre à l'épreuve. Cette dégradation mène au populisme. Cela est très fort chez les populations se sentant abandonnées par l'Etat. Vivant en marge de la société, où il y a une précarité réelle et une incompréhension du système tel qu'il fonctionne, elles veulent le mettre à la porte.

Existe-t-il un vote qui serait une sorte de réflexe sans réelle conviction ?

L'électeur remplace les élus qui l'ont déçu. Cela ne procède plus d'un choix, mais d'une élimination. En Europe, des partis incarnent cette haine : on ne vote pas pour leur programme, mais parce qu'ils stigmatisent le pouvoir et l'immigration. Ce discours ne fait que prendre en charge ce rejet, il redouble donc le problème.

Certains pensent que les politiques sont différents d'eux, qu'ils ignorent leurs problèmes...

Il y a une demande contradictoire. L'électeur veut que le politique lui ressemble, mais qu'il soit capable de gouverner. Pour représenter le citoyen, le politique doit trouver un langage qui donne sens à la vie des gens. Le langage politique ne parvient pas à décrire le réel et à le modifier.

Comment réduire la distance entre politiques et citoyens ?

Le citoyen est réaliste, il sait qu'après avoir voté son travail n'est pas fini. Il a intérêt à être électeur et contrôleur. Il faut muscler les formes de défiance positive, civique, associative, voire les institutionnaliser. La démocratie ne peut pas être intermittente. L'établissement de jurys citoyens, afin de connaître l'avis de la population sur le pouvoir tel qu'il est exercé, est une piste. Internet offre un accès illimité à la prise de parole, mais il ne produit pas de sens commun. C'est à la fois la démocratie absolue et l'impolitique absolu. Il dissémine, alors que la politique doit cristalliser et trancher.

Recueilli par Arnaud Sagnard