«Supprimer la police de proximité était une erreur»

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Interview de Didier Lapeyronnie, sociologue à l'université Bordeaux-II.

Depuis trois ans, vous enquêtez sur la banlieue, à Paris Bordeaux et Angoulême. Pourquoi vous êtes-vous intéressé au sujet ?


J'avais fait un travail pour la ville de Paris en 2002-2003 et j'avais observé qu'il y avait des phénomènes de ghettoïsation assez marqués. Je voulais en avoir le coeur net.

Ces phénomènes étaient-ils nouveaux ?

Par rapport à ce qu'étaient les quartiers difficiles il y a quinze ou vingt ans, oui. Avant, on ne parlait pas de ghetto.

Au moment des émeutes de novembre, vous enquêtiez déjà. Aviez-vous pressenti ces événements ?

Personne n'a jamais rien pressenti. Mais les sociologues qui enquêtent sur le terrain ont constaté dès la fin des années 1990 le développement d'une rancoeur contre les institutions avec une montée des violences contre ces celles-ci ou ceux qui les incarnent. Les tensions récurrentes avec la police n'ont cessé de s'accroître depuis le début des années 1980. Je pense que la suppression de la police de proximité est une erreur politique : on a accentué l'éloignement des institutions.

C'est-à-dire ?

Elles sont de plus en plus perçues comme quelque chose d'extérieur à la vie des quartiers populaires. Elles font obstacles plus qu'elles ne relient à la société. Du coup ces institutions perdent de leur légitimité. De la même façon, la police s'est considérablement éloignée de la population. Lors des émeutes, si les gens étaient hostiles à la violence, ils ont aussi eu le sentiment que la police était plus prompte à les harceler qu'à les protéger. C'est pour cela qu'il y a eu une certaine forme de solidarité avec les émeutiers, ou tout du moins de compréhension.

Vous soulignez que ces émeutes étaient avant tout un signal politique...

Oui, de la même façon qu'on n'interprète pas la prise de la Bastille comme de la violence urbaine. Et puis, quand on regarde ce qu'il s'est passé, ces émeutes ont été extrêmement contrôlées. La violence n'a pas dépassé un certain degré : on brûle les voitures, pas les gens. Les émeutiers n'étaient pas dans des logiques délinquantes d'appropriation, mais dans des logiques de destruction et de révolte. Il faut considérer cette émeute comme un mode d'action politique. Dans tous les pays, il y a toujours des émeutes quand une population n'accède pas à l'espace politique.

Après les émeutes, les habitants se sont-ils sentis entendus ?

Non, les gens continuent toujours d'exprimer la volonté d'être représentés par des hommes politiques qui leur ressemblent.

Ces derniers jours, des incidents ont eu lieu en banlieue parisienne. Les émeutes pourraient-elles recommencer ?

Je ne sais pas. Mais s'il y a une bavure policière ou un policier qui se fait tuer, ce n'est pas impossible. La tension demeure, on est toujours au bord de l'explosion.

Vous avez déjà souligné que ces émeutes n’étaient pas des violences urbaines, mais un signe politique.

Oui, de la même façon qu’on n’interprète pas la prise de la Bastille comme de la violence urbaine. Et puis, quand on regarde ce qu’il s’est passé, ces émeutes ont été extrêmement contrôlées, les armes n’ont pas été utilisés. La violence n’a pas dépassé un certain dégré : on brûle les voitures, pas les gens. Par ailleurs, les gens n’étaient pas dans des logiques délinquantes d’appropriation, mais dans des logiques de destruction et de révolte. Il faut considérer cette émeute comme un mode d’action politique.Dans tous les pays, il y a toujours des émeutes quand une population n’accède pas à l’espace politique.

Quelles sont les pistes à explorer pour remédier à cette situation ?

Il est naïf de penser qu’on peut résoudre les problèmes sociaux uniquement par des leçons de morale ou par la répression. Le problème est de redonner une légitimité à la répression et au-delà aux institutions pour les rendre efficaces.

Avez-vous vu des quartiers où la mixité sociale joue un véritable rôle ?

La mixité sociale, ça n’a pas de sens en soi. Ce qui fait la différence pour les gens c’est d’avoir le sentiment d’être incorporés à la vie de la cité. À Marseille, par exemple, les quartiers Nord n’illustrent pas la mixité sociale, mais ils sont à l’intérieur de la ville et les habitants de ce secteur ont le sentiment de lui appartenir. Quand les gens ne sont plus reconnus comme des participants ou des acteurs, ça crée des difficultés.

Recueilli par Orianne Dupont