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France

Denis Robert: "J'ai dérapé au moment de l’inculpation de Bernard Laroche"

Interview de Denis Robert, écrivain, auteur du recueil "Au coeur de l'affaire Villemin"

Denis Robert a couvert l’affaire Grégory pour Libération. Il est un des rares journalistes à ne pas avoir cédé à la tentation de la rumeur. Il a su garder une certaine distance, grâce une ironie mordante. Aujourd’hui, ses articles, chroniques et reportages de l’époque ressortent sous la forme d’un recueil étonnant de vérités : Au cœur de l’affaire Villemin (Hugodoc).

Au début de votre livre, vous dites avoir appris le journaliste sur les bords de la Vologne. Mais n’était-ce pas dans ce qu’il a de pire ?

A l’époque, j’étais un jeune pigiste de 24 ans. Je faisais mes premiers papiers de correspondant dans Libé. Pour ma part, j’ai eu la chance de travailler pour un journal intello de gauche pour qui le fait divers était avant tout une matière à écrire. Cela m’a permis d’avoir une certaine distance dès le départ. Cela ne m’a pas empêché d’être embarqué comme tout le monde dans cette frénésie. Le jour où Serge July a dit que cette affaire était le fait divers du siècle, je suis devenu le type qui devait écrire un feuilleton. Car il faut dire que les ventes de Libé étaient très bonnes quand on mettait l’affaire Grégory à la une. A l’époque, il n’y avait pas internet, c’étaient les dépêches d’agence et les radios qui donnaient le la. Après, c’est vrai que cette affaire était ce qu’il y a de pire dans tous les dysfonctionnements de l’appareil médiatico-judiciaire.

Avez-vous le sentiment d’avoir dérapé ?

La clé, c'est de savoir résister à tout cela, ne pas se laisser entraîner par la meute. Cela signifie essayer de toujours livrer une information sourcée et recoupée. Ne pas se poser la question du coupable à la place des enquêteurs mais raconter l'enquête et ses dérives. Même si j'ai l'impression d'avoir plutôt bien résisté, j'ai dérapé au moment de l'inculpation de Bernard Laroche. Avec quelques autres journalistes, en traînant dans les villages, chez des témoins interrogés par les gendarmes, nous avons su qu'ils étaient sur la piste d'un suspect numéro un appelé Bernard Laroche. En une journée, nous en savions plus que le juge sur ce Laroche et nous avons alors négocié avec le juge le fait qu'il nous prévienne du moment de l'arrestation. La menace latente était «si vous ne jouez pas le jeu, on balance». C'était surtout le problème des radios et des agences qui se livraient une forte concurrence. Mes copains d'Inter et de l'AFP voulaient tirer les premiers. Le juge s'est pliés à leurs exigences. C'était limite. On n'aurait pas dû chercher à négocier et rester à notre place et le juge à la sienne. On n'aurait pas dû menacer de livrer ce nom en pâture. C'est un peu pour ça que j'écris que nous nous sommes comportés comme des rats... Mais nous étions des rats gentils et tout petits. Les vrais rats sont ceux qui ont multiplié les rumeurs sur Christine Villemin.

Comment avez-vous pu garder une certaine distance la plupart du temps ?

J’étais quelqu’un de plutôt solitaire. Je ne dormais pas dans le même hôtel que les autres journalistes, je pouvais aussi bien discuter avec les avocats de Laroche qu’avec ceux des Villemin. En juillet, j’ai passé deux heures à discuter avec Christine Villemin au moment où les soupçons se portaient pour elle. Une interview d’elle était un scoop. Mais je n’en ai pas écrit une ligne pour Libé. Nous avons discuté de tout et de rien, mais pas de l’affaire. Elle devait être aussi intimidée que moi. C’est dans ma nature de prendre du recul. Sur toutes les photos d’archives, je suis toujours cinq mètres derrière tout le monde. Je m’intéressais plus au phénomène autour du fait divers qu’au fait divers en lui-même.

Qui était Christine Villemin au fond ?

Une pauvre petite fille de 25 ans qui a été la victime de souffrances hallucinantes. Elle et Jean-Marie Villemin ont connu toute les douleurs. On tue leur enfant dans des conditions atroces. Un corbeau les nargue en leur disant que ce crime a été fait pour qu’ils souffrent. Et après, tout le monde les accuse. Essayez, ne serait-ce qu’une seconde, de vous mettre à la place de Christine Villemin. Comment auriez-vous pu résister à ça ?

Pourquoi pense-t-on encore aujourd’hui que Christine Villemin est coupable ?

Les responsables ce sont le juge, la presse, la police de Nancy, les avocats de Laroche mais aussi celui dont on ne parle jamais: Garaud. Le propre défenseur de Christine et Jean-Marie Villemin a joué contre l'intérêt de sa cliente dans un but mercantile. Pour toucher des droits photos ou des honoraires sur des pseudo révélations, il a fabriqué une Christine Villemin de papier glacé qui n'avait rien à voir avec la vraie... Il a touché en tout près de 2 millions de francs de l'époque alors que les Villemin, qui ne travaillaient pas, avaient à peine de quoi vivre. Vous imaginez les négociations en coulisse: « Ma petite Christine il va falloir faire des photos, il faut vous maquiller, prenez votre bébé ds les bras, souriez... sinon je ne pourrais pas vous défendre...» Il a participé grandement à la détestation collective autour de Christine et incidemment à la fabrication de cette rumeur sur la mère criminelle...

Aujourd’hui encore, le juge Lambert ne se reconnaît aucune erreur…

Que ce type, 22 ans après, n’ait toujours rien compris, c’est incompréhensible. Il aurait pu avoir la pudeur de se taire. Je suis persuadé que le juge Lambert n’était pas malhonnête. Mais il a été grisé par les médias.

Comment peut-on expliquer un tel déchaînement médiatique ?

Il faut imaginer un corbeau qui revendique son crime avant de l’avoir commis. Un corbeau qui s’adresse non seulement aux Villemin, mais à la terre entière. Un corbeau qui nargue tout le monde. C’est exceptionnel. Il y a eu aussi la communication du parquet, du juge et des gendarmes qui ont tout fait pour attiser l’intérêt des médias. Trois jours après la mort de Grégory, le capitaine Sesmat [qui dirige l’enquête] dit aux journalistes « C’est une histoire absolument extraordinaire, mais elle est sans doute encore plus effrayante que vous ne pouvez l’imaginer. Vous verrez quand vous connaîtrez le dénouement ». De son côté, la presse a été grisée par son pouvoir tant il était facile d’avoir des infos.

Pourquoi avoir accepté aujourd’hui de publier ce recueil des articles que vous avez écrits sur cette affaire ?

Cela faisait longtemps qu’on me le proposait. Parce que pour la première fois, on a fait une création intellectuelle autour d’un fait divers. En fait, j’ai fait un travail d’écrivain. Tout ce que j’ai écrit raconte une histoire au bout du compte. Mais c’est le livre de Philippe Besson qui a tout déclenché. Quand on est quelqu’un d’intelligent comme lui, on ne doit pas faire ce qu’il a fait. Il s’est cru autoriser de parler à la place de Christine Villemin et cela donne un livre grossier, ni fait, ni à faire.

Il y a une Une symbolique de cette affaire dans un Libé de juillet 1985. Au moment où Christine Villemin est libérée de prison, vous faites un article en parlant du droit à l’innocence. Et dans la même édition, il y a le papier de Marguerite Duras et le fameux « Christine V., sublime forcément sublime »…

C’était une idée de July et j’étais en désaccord avec lui. Mais en réalité, c’est une version soft qui est passée. Dans une première version, elle développait l’idée qu’une mère qui donne la vie a le droit de la retirer.

Quelles ont été vos impressions quand vous avez vu le téléfilm de France 3 ?

Je l’ai visionné dans des conditions très spéciales puisque je me suis retrouvé assis entre Jean-Marie et Christine Villemin. J’ai été très impressionné car il y a un effet de réel saisissant et une charge émotionnelle intense, notamment grâce à la ressemblance des acteurs avec les personnages réels. Il y a toutes ces images où l’on voit le petit Grégory avec ses parents. Tout cela m’a replongé dans l’état dans lequel je me trouvais à l’époque.

Ce téléfilm est-il un point de vue ou rétablit-il une part de vérité ?

En tout cas, il s’approche au plus près de la réalité humaine et judiciaire de ce dossier.

Propos recueillis par David Carzon