Laurence Lacour: "Les Villemin veulent être jugés pour ce qu’ils ont vécu"

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En 1984, lorsque l’affaire Grégory éclate, Laurence Lacour est jeune journaliste à Europe 1. Elle va d’abord suivre la meute avant de prendre du recul devant l’acharnement médiatique à faire de Christine Villemin, une coupable. Durant plusieurs années, elle va réinterroger tous les acteurs de ce chaos judiciaire et médiatique et va en tirer un livre référence et salutaire : Le Bûcher des innocents (éditions Les Arènes) qui a servi de trame au téléfilm l’Affaire Villemin.

Ce téléfilm est né de la volonté de contrecarrer un projet de TF1. Qu’est-ce que TF1 aurait pu en faire que France 3 n’a pas fait ?

En 2002, TF1 a annoncé sa volonté de réaliser des téléfilms sur les grands faits divers de notre époque, dont l’affaire Villemin. Je ne veux pas faire de procès d’intention à TF1 mais ce n’est pas une chaîne qui cultive la mémoire et la mémoire de cette affaire a été suffisamment abîmée.

Quels étaient les écueils à éviter ?

Le fait de ne pas utiliser les vrais noms [NDLR : seuls les époux Villemin et Laurence Lacour portent leur vrai nom] n’est pas aussi anodin ou hypocrite qu’on veut bien le dire. Il fallait protéger des gens moins connus et leurs enfants. Si ces personnes ont refait leur vie ailleurs et si personne ne sait qu’elles ont eu un lien dans cette histoire, ce n’est pas le téléfilm qui va le révéler.

Jean-Marie et Christine Villemin ont accepté de vendre les droits de leur livre. Qu’est-ce qui les a poussés à faire confiance au projet de France 3 ?

Ils ont entendu parler comme moi du projet de TF1, et étaient catastrophés. Ils ont demandé conseil à leur avocat qui leur a dit qu’ils ne pouvaient rien faire, seulement demander réparation après la diffusion. L’idée que leur vie soit bouleversée une nouvelle les terrorisait. Je ne sais pas s’ils auraient eu le courage de refaire leur vie une troisième fois. Je suis allé les voir et je leur ai dit qu’il n’y avait qu’une solution : avoir la maîtrise du projet. Je leur ai proposé de contacter le réalisateur Raoul Peck que je connaissais et que je savais intéressé par cette histoire. Il y a une relation de confiance très forte entre nous, mais ils ont décidé seuls, de leur côté, après avoir rencontré le producteur et le réalisateur. Si le projet ne leur avait pas plu, ils auraient dit non. Ils savent ce qu’ils ont à faire.

Est-ce que cette opportunité ne s’est pas transformée en occasion pour rétablir une part de vérité au plus grand nombre ?

C’est l’occasion de raconter leur parcours authentique. Durant les six heures que dure le téléfilm, personne n’est épargné et eux non plus. Mais les Villemin sont confrontés à ce qu’ils ont vécu vraiment, pas à quelque chose qui ne correspond pas à la réalité. Pour Jean-Marie Villemin, c’est très dur de voir être mis en scène le meurtre de Bernard Laroche, un geste avec lequel il doit vivre désormais. Mais c’est le prix à payer pour que ce soit la véritable histoire qui soit racontée. Les Villemin veulent être jugés pour ce qu’ils ont vécu.

Quel est l’apport de la fiction dans ce téléfilm ?

D’un point de vue judiciaire, le téléfilm se base sur la procès verbaux de l’époque, mon livre pour lequel j’ai interrogé 197 personnes, les livres des Villemin, des rapports de gendarmerie. Là, Raoul Peck et Pascal Bonitzer, le scénariste, ont été obligés de tout suivre à la lettre. Ils ont eu plus de marge de manœuvre pour parler des choses de l’ordre de l’intime.

Avez-vous conseillé les acteurs ?

J’ai rencontré Constance Dollé qui joue mon rôle quelques heures. Nous avons beaucoup discuté, mais c’est tout. Elle voulait surtout que je lui parle de mes rapports avec Christine Villemin. Je sais que tous les acteurs ont beaucoup travaillé sur les documents de l’époque.

Quelles ont été vos impressions lorsque vous avez visionné le téléfilm ?

J’ai été ramenée dès le début 22 ans en arrière par l’aspect réaliste du téléfilm jusque dans les détails. Et j’y ai vu l’humanité des personnes concernées par cette histoire. Depuis tant d’années, on parle d’eux, je parle de tous les protagonistes de cette affaire, comme des poupées de chiffons. Durant les quatre années où j’ai suivi cette affaire, je n’en ai jamais entendu parler autrement que par des insultes. Comme si toutes ces personnes étaient désincarnées. Ce sont avant tout des gens qui ont fait des erreurs, qui ont souffert. N’importe qui aurait plongé de la même manière. Il reste à l’encontre de ces personnes un sentiment de mépris, et c’est très injuste.

Qu’est-ce les téléspectateurs vont découvrir dans le téléfilm ?

L’amour que les Villemin se portent. C’est ce qui les a sauvés. Chacun a aidé et soutenu l’autre, même quand il était lui-même au fond du désespoir.

Et qu’est-ce qu’il y a de plus révoltant dans cette affaire ?

L’injustice. Il y a l’injustice faite à Bernard Laroche qui a été mis en cause de manière irrespectueuse. On n’a pas appliqué les procédures judiciaires élémentaires et il n’a pas été protégé. Il laisse deux orphelins et une veuve, tout cela est irréparable. Il y a l’injustice faite à Jean-Marie Villemin laissé seul face à sa douleur et ses pulsions. Il y a enfin l’injustice faite à Christine Villemin, accusée à tort du meurtre de son enfant. Tout cela ne s’est pas apaisé. Quand on ouvre le couvercle, ça bout toujours.

Certains continuent de croire Christine Villemin coupable alors qu’elle a été innocentée par la justice en 1993…

Les gens qui disent cela sont incapables d’argumenter sur des faits précis. Il parle de quelque chose de désincarné, ils disent ça au mépris des décisions de justice rendues. Ça me sidère.

Les médias ont-ils fait leur autocritique ?

Collectivement oui, mais il y a toujours un malaise, un tabou autour de cette affaire. Par contre, j’ai pu noter que les journalistes avaient une meilleure connaissance des termes et des arcanes judiciaires. C’est plutôt positif. Je constate aussi une plus grande distance par rapport aux crimes d’enfants.

Quel est l’élément déclencheur qui vous a fait prendre conscience des dérives lorsque vous couvriez l’affaire ?

La mort de Bernard Laroche. Ça a été un vrai traumatisme. Mais ce qui m’a fait décrocher réellement, c’est quand Jean-Marie Villemin a bénéficié d’une remise en liberté provisoire avant son procès pour le meurtre de Laroche. L’arrêt de la chambre d’accusation commençait à évoquer l’innocence de Christine Villemin. Je me suis dit que tout ce qu’on avait écrit depuis quatre ans n’avait pas lieu d’être.

Propos recueillis par David Carzon