Stéphane Débac: "Je me suis détaché du juge Lambert pour réinventer le juge Bertrand"

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Dans le téléfilm l’Affaire Villemin, Stéphane Debac interprète avec beaucoup de justesse le juge Bertrand, l’alter ego cinématographique du juge Lambert, le « Petit Juge » qui contribua au chaos de ce dossier judiciaire. Stéphane Debac s’est construit un personnage terriblement humain qui oscille entre la naïveté et l’incompétence. Un rôle à la résonance très forte avec l’affaire Outreau, tant on peut aussi voir du juge Burgaud dans ce juge Bertrand. Deux hommes qui portaient un costume trop large pour eux.

Avant de travailler votre rôle pour le téléfilm, quel était votre souvenir de l’affaire Villemin ?

J’avais en tête le souvenir de ce portrait du petit Grégory sur fond bleu. Cette photo qu’on a servait à l’époque à l’ouverture de tous les journaux télévisés. Il était difficile de ne pas passer à côté. J’étais adolescent à l’époque et mon entourage n’en parlait pas spécialement autour de moi. Enfant, je vivais dans mon monde, loin de cette histoire.

Comment avez-vous obtenu ce rôle ?

C’est la directrice du casting qui m’a appelé. Ce n’était pas évident car je viens de la comédie. Mais le réalisateur, Raoul Peck, n’était pas dans une logique de prendre des acteurs « bankable » et cela ouvre des portes pour des acteurs comme moi. J’ai été très heureux de décrocher ce rôle. Lors du casting, j’ai essayé de proposer quelque chose qui s’approchait du personnage tel que je le ressentais.

Et comment le ressentiez-vous ce juge Lambert ?

J’ai regardé sur internet tout ce qu’on disait de lui, j’a trouvé des photos. J’ai tout de suite compris qu’il fallait que je ralentisse mon débit. Mais je ne voulais pas tomber dans l’imitation. Sinon, je me serais ennuyé à mourir. Je me suis détaché du juge Lambert pour réinventer le juge Bertrand. Il ne s’agissait pas de refaire ce qu’il s’était passé mais de retrouver une réalité cinématographique. L’ensemble du stylisme, des costumes, des décors sont dignes de la reconstitution historique. Cela m’a donné plus de liberté pour mon personnage. Je n’ai pas souhaité rencontrer le juge Lambert, je ne suis pas son biographe et moi, je joue le juge Bertrand, je suis au service d’une histoire, d’un scénario.

Que vouliez-vous montrer avec ce personnage ?

J’ai travaillé deux aspect. Côté vitrine, c’est quelqu’un d’un peu coincé, un peu « crotte au cul ». Mais côté arrière-boutique, on sent quelqu’un doute pétri de doutes, de questionnements, de stress, de lassitude… A cette époque, il n’y a pas la télé-réalité, on n’a pas l’habitude qu’un inconnu devienne célèbre du jour au lendemain. Comment on fait pour gérer ça ? C’est un être humain dépassé.

On ne sait jamais s’il est naïf ou incompétent…

Oui mais il faut se dire que c’est dur de dire à sa hiérarchie qu’on est dépassé par les événements, c’est une remise en cause de son statut professionnel et social.

Quelle est la frontière entre la fiction et la réalité ?

Il y a un vrai débat de société. Peut-on s’inspirer d’un fait divers pour faire un film ou un téléfilm ? Ce que l’on montre, c’est un point de vue, une réalité cinématographique, il faut revendiquer cette indépendance artistique. Il est vrai que ce film permet une réhabilitation populaire de Christine Villemin. Mais n’oublions pas que pour cette femme, le non-lieu qui l’innocente a fait deux lignes dans les journaux.

On ne peut pas s’empêcher de voir un peu le juge Burgaud à travers votre rôle… Vous comprenez cette impression ?

D’un point de vue personnel, je n’ai pas grande confiance en la justice qui est fait par les hommes et pour les hommes. Donc elle est faillible. Coluche disait, il y a des avocats qui connaissent la loi et il y a des avocats qui connaissent les juges. Je trouve que la France est un pays où l’on peut facilement aller en prison. Mais je pensais cela avant de jouer ce rôle. Pour jouer le juge Bertrand, j’ai basé une partie de mon travail sur le comportement des enfants quand ils sont pris en faute. J’aurais pu faire la même chose avec le juge Burgaud, même si lui joue un peu plus profil bas. Juste à la fin du tournage de l’Affaire Villemin, nous étions en plein travail de la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire Outreau. J’ai été troublé car ce qui était du jeu pour moi était réalité. Et comment voulez-vous être rassuré si vous vous dites que c’est possible de se retrouver face à des juges comme Burgaud ou Lambert en cas de pépin ?

Vous dites vous être détaché du juge Lambert mais la scène où votre personnage passe à l’émission Apostrophes pour faire la promotion de son livre est rigoureusement la même que dans la réalité. Vous rejouez la scène au mot près, au geste près, au silence près…

Oui, c’est la seule scène où je suis allé chercher de la matière concrète. Les gens se souviennent de cet épisode, c’est un repère concret pour eux. J’aurais presque voulu que l’on passe les vraies images d’archives. On peut rire de lui en regardant cette scène, mais il y a aussi beaucoup de cynisme de la part des gens qui l’entourent.

Dans cette affaire, la machine médiatique a aussi participé du fiasco…

Les télés et les médias viennent chercher ce qu’ils veulent. Ils en ont besoin, c’est une réalité économique. Certaines choses devraient rester secrètes, dans l’arrière-boutique. De quel droit un présentateur télé parle d’une affaire alors qu’il n’en connaît rien ? On arrive à des choses horribles, comme d’affirmer que Christine Villemin alors qu’on ne connaît rien. La France avait besoin d’un coupable, elle voulait connaître la fin du feuilleton, c’est Dallas, on veut savoir qui a tiré sur JR.

Dans la réalité, le juge Lambert avait des rapports complexes avec Christine Villemin. Comment avez-vous abordé cette facette de votre personnage ?

Ce n’est pas moi qui donne la vérité, mon personnage n’est pas ce qu’est le juge Lambert. Ce que je peux dire, c’est qu’il est fasciné et que le destin de ces deux personnes est lié. De fait ils forment une espèce de couple. Je ne voulais pas aller plus loin que ça.

Au final, le téléfilm est une charge violente contre ce juge d’instruction…

Je peux comprendre que le juge Bertrand que j’interprète puisse froisser le juge Lambert. Mais une nouvelle fois, j’incarne un personnage dans un film avec une vision d’auteur. Tout ce qu’on raconte dans le téléfilm ne s’est pas passé tel qu’on le montre. Nous sommes en dessous, la réalité est bien plus forte encore.

Propos recueillis par David Carzon