Patrons et jeunes se regardent en chiens de faïence

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« Notre entreprise a besoin de ces jeunes. » François Remy, porte-parole de la SNCF, est catégorique. Les forums de recrutement en banlieue donnent des « résultats assez sympathiques ». Le dernier a rassemblé 400 candidats à Evry (Essone). L'objectif : « Ressembler à notre clientèle, ce n'est pas de la philanthropie, nous avons besoin de leurs compétences. » Une bonne nouvelle, car justement, ils sont nombreux, dans les quartiers difficiles, à chercher du travail. Mais à y regarder de plus près, les patrons, comme les jeunes semblent se retrancher chacun dans leur camp. Et le fossé qui sépare les deux tribus n'est pas simple à franchir. Explications.

Trop peu de patrons jouent le jeu de l'emploi. Depuis les émeutes, la SNCF n'est pas la seule à s'être mobilisée. BNP Paribas, la RATP, le Medef ou le Crédit agricole ont lancé leurs propres initiatives. Pour autant, aucun miracle n'a eu lieu. « Les entreprises qui viennent chercher les jeunes en banlieue font encore figure d'exception », constate Abdelatif Laoufi, intervenant en milieu social. « Le problème, estime-t-il, c'est que beaucoup ne croient pas au potentiel de ces jeunes et considèrent que les aider relève de l'assistanat. » Mais il y a ceux qui ne jouent pas le jeu de l'emploi. Ainsi, certaines sociétés installées en zone franche urbaine (ZFU) préfèrent payer les charges patronales plutôt que de respecter la clause d'embauche locale qui impose que le tiers des effectifs soit recruté dans les quartiers sensibles. « C'est contre la peur qu'il faut lutter », affirme Claude Attias, président d'une association pour l'entreprenariat à Sevran (Seine-Saint-Denis). Pour lui, l'essentiel est de se mobiliser pour que « les patrons n'aient plus la boule au ventre et arrêtent de penser qu'un jeune en jogging est forcément agressif ».

Des jeunes découragés. Vincent, Housny, Karim, Malek, Aida, Moussa et Fatoumata sont sans emploi. En cet après-midi d'octobre, ils se succèdent à la mission locale de Montfermeil (Seine-Saint-Denis) avec l'espoir d'enfin trouver du travail. « Rien n'a changé depuis les émeutes. » Pour eux, malgré les cinq nouveaux conseillers embauchés à la mission locale, le chômage d'octobre 2006 a le même goût amer que celui de l'année passée.

« Peut-être que des efforts ont été faits, mais en contrepartie, quand les employeurs voient que tu viens de Clichy-sous-Bois, le foyer des émeutes, ça les dissuade », déplore Aida, 23 ans. Depuis plus d'un an, elle recherche un emploi : 200 CV envoyés pour à peine 50 réponses et 10 entretiens.

Certains trouvent du travail, mais « des boulots minables, de l'intérim souvent », commente Vincent, 19 ans. Au mur, la plupart des offres d'emploi concernent des livreurs, caissières, vendeurs, hôtesses et agents de sécurité. Pour Malek, 22 ans, « entre les patrons et la banlieue, c'est la crise ». Pour mettre à mal la défiance et les idées reçues, cela risque de prendre du temps.

Marie-Colombe Afota