«On reste chacun chez soi, on ne se parle plus»

©2006 20 minutes

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C'est une tour de banlieue comme il en existe des milliers en France. Douze étages, quarante-huit appartements. Cité de la Plaine du Lys, 3 000 logements en plein coeur de Dammarie-les-Lys, une ville de 20 000 habitants en Seine-et-Marne, au sud de Melun. La ville du château de la « Star Academy » et de la banlieue grise. Il y a un an, des voitures ont brûlé ici comme ailleurs. Les feux de poubelles et de véhicules continuent toujours, même si le rythme est bien moins élevé. Une violence devenue une habitude pour des habitants dont rares sont ceux qui se disent heureux de vivre ici, même s'ils reconnaissent que le quartier est loin d'être un des plus chauds du pays.

« Je ne veux pas que ma fille grandisse ici »

Douzième étage, Sandrine interrompt son ménage pour nous recevoir dans son salon, sa fille Alicia, 1 an, dans les bras. La jeune femme s'est installée à la Plaine avec son compagnon il y a trois ans. « On n'avait pas le choix, ailleurs c'était trop cher pour nous. » Aide-soignante, elle compte partir « dès que possible ». « C'est pas le Bronx, mais je ne veux pas que ma fille grandisse ici, je ne veux pas prendre ce risque. » Quel risque ? « La délinquance, les gamins qui traînent le soir en bas, le manque de respect général... ». Comme beaucoup d'autres habitants de la tour, Sandrine déroule son quotidien inchangé depuis les émeutes : le digicode « cassé pour la troisième fois », l'ascenseur « bloqué tous les week-ends », des jeunes qui « jouent dedans, il arrive même qu'ils pissent dedans », des locataires qui « jettent leurs ordures par les fenêtres ».

L'odeur dans le hall d'entrée, pourtant correct à l'oeil, prend en effet à la gorge. Un mélange d'urine et d'excréments, malgré la pancarte du bailleur qui proclame que « la propreté est notre priorité ». Dans les escaliers, les « Nique la police » ou « Baise l'Etat » couvrent les murs. Quatrième étage, Flavienne, la cinquantaine, vit à la Plaine depuis 1985. « Dammarie, c'est une ville agréable, avec un côté campagne, mais à la Plaine, ça se dégrade. » Et cette descente sociale date bien d'avant les émeutes pour cette secrétaire commerciale. La pire défaite ? « La perte de lien entre les gens. » « On reste chacun chez soi, on ne se parle plus, et quand il y a un problème, tout le monde baisse la tête », résume Flavienne. Un diagnostic partagé par Luciano, 23 ans, Martiniquais installé à la Plaine depuis cinq ans. L'homme a connu « les conneries, genre deal, qui finissent en garde à vue ». Il a aussi subi « l'adresse de la Plaine qui te fiche comme voleur face aux patrons ». Aujourd'hui, il travaille comme éboueur, se lève à 4 h tous les matins. Près de l'ordinateur d'où s'échappent des morceaux de rap et de ragga, Luciano dit vouloir « faire [sa] vie » et « continuer à sourire à [ses] voisins ».

« Je veux faire du fric, du biz, y a moyen ici »

Au fil des étages, plusieurs locataires ciblent le problème principal de la cité : « les jeunes ». Des garçons sans nom ni visage, minots entre 12 et 17 ans. « Ils disent qu'il n'y a rien pour eux, mais le peu qu'il y a, ils le détruisent, ils ne respectent personne, ni leurs parents, ni leurs profs, ni la police », explique Corinne, arrivée de Roumanie avec ses trois fils il y a sept ans. Ces « jeunes », nous en avons rencontré quelques-uns en fin d'après-midi sur une place de la cité. Yacid, 16 ans, plante le décor sans détour. « Moi, je suis Marocain, pas Français, la France je lui chie dessus. » Exclu quinze jours du lycée pour des « trucs trop compliqués », le garçon dit vouloir « faire du fric, du biz, y a moyen ici ». Alex, 17 ans, s'en prend lui à la police. « Les keufs, on n'en veut pas ici. Dès qu'ils viennent, ils insultent, ils veulent pas parler avec nous, alors nous, on veut pas parler avec eux... Maintenant c'est violence et compagnie. » Plus loin, Samia, 13 ans, nous interpelle. « Je veux partir, c'est moche ici, c'est crade », se plaint la jeune fille. A ses côtés, deux garçons crachent par terre. Personne ne relève. Une habitude.

Bastien Bonnefous