«On pesait l'amiante à la main, sans protection»

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Un à deux morts en moyenne par semaine depuis dix ans. L'amiante tue sans relâche à Condé-sur-Noireau (Calvados), au point que ce bourg de 6 500 âmes est devenu un symbole du drame français. Il y a un an, une stèle nationale « en souvenir des travailleurs de l'amiante » y a été érigée. Dans la vallée environnante de la Vère, surnommée « vallée de la mort », « il n'y a pas une famille qui n'ait un de ses membres mort ou malade », explique Bernard Brodin, responsable de l'Association locale de défense des victimes de l'amiante. Durant tout le xxe siècle ont prospéré ici les sociétés de transformation du minerai. L'une des plus puissantes, l'équipementier automobile Ferodo, employait près de 3 000 ouvriers jusque dans les années 1970.

Maurice Renouf a passé trente ans chez Ferodo. A 82 ans, atteint de plaques pleurales, il vit sous respirateur artificiel. « Jamais on ne nous a dit que c'était dangereux, raconte-t-il. On était couvert d'amiante, et quand il y avait du vent, les arbres autour des usines étaient blancs, on aurait dit de la neige. » L'homme se souvient des sacs d'amiante qui, vides, étaient parfois revendus aux agriculteurs. Rémy Goulet, 68 ans, travaillait, lui, à la chaîne de pesée, « le poste le plus dégueulasse ». « On pesait l'amiante à la main. Pour rigoler, on se lançait des morceaux. » Plusieurs ouvriers ont, comme Thérèse Baloche, débuté très jeunes à l'usine. « C'était en 1952, j'avais 14 ans », raconte cette dame reconnue victime de l'amiante à 26 ans et dont le mari est mort d'un cancer en 1987. « Ma mère travaillait à l'usine et est tombée malade. Comme Ferodo nous logeait, j'ai dû la remplacer sinon on perdait notre logement. On a toujours vécu de et dans l'amiante. Aujourd'hui, on en meurt. »

Envoyé spécial à Condé-sur-Noireau, Bastien Bonnefous