Paroles d'amiantés : "L'amiante, dans la région, c'était la vie de tout le monde"

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"20 Minutes" a recueilli le témoignage de victimes de l'amiante à Condé-sur-Noireau (Calvados)

Maurice Renouf, 82 ans, ancien ouvrier de Condé-sur-Noireau. Atteint de plaques pleurales, il vit sous respirateur artificiel depuis trois ans.
« Je suis entré à l’usine le 18 avril 1951. Pendant vingt-et-un ans, j’ai travaillé au tissage de l’amiante, puis neuf ans dans les bureaux. Dans les ateliers, on n’avait aucune protection, on travaillait les mains nues, sans masque. On était couvert de poussière en permanence. Quand un rayon de soleil passait dans la pièce, il y avait un brouillard incroyable en suspension. On n’avait pas d’aspirateur, on nettoyait le sol avec des balais et les machines à tisser avec des «souplettes», des chiffons mouillés attachés à des bouts de bois. Jamais, on ne nous a informés des dangers de l’amiante. On voyait bien que des copains à l’usine étaient malades, que d’autres parfois mouraient jeunes, mais on nous disait qu’ils étaient poitrinaires ou qu’ils fumaient trop. Quand l’inspection du travail passait, on nous faisait arrêter les machines, on nettoyait tout à la souplette, et on nous envoyait déjeuner. Les inspections se déroulaient toujours pendant l’heure du déjeuner, quand les ateliers étaient vides. »

Rémy Goulet, 68 ans, ancien ouvrier à Condé-sur-Noireau de 1972 à 1996. Il est atteint de plaques pleurales, de nodules pulmonaires et d’un début d’asbestose, la maladie de l’amiante.
« J’ai commencé à la chaîne de pesée, le poste le plus dégueulasse. On pesait l’amiante brisée à la main. C’était la bête noire des ouvriers, cette chaîne. Preuve que c’était dangereux, on recevait une prime de risque de 15 francs par jour. Avec les copains, pour rigoler, on se lançait des boules d’amiante, comme des gamins qui font des batailles de neige. Si on avait su… Ensuite, j’ai été muté au tronçonnage des plaques d’amiante. Là aussi, il y avait une poussière inimaginable. L’amiante, dans la région, c’était la vie de tout le monde. Les gamins jouaient dans les sacs, les usines avaient des équipes de sport et le week-end, quand il y avait un match, on transportait les joueurs dans les camions qui avaient servi la semaine à transporter l’amiante. »

Thérèse Baloche, 68 ans, ancienne ouvrière. Reconnue malade par la Sécurité sociale en 1964, elle a travaillé jusqu’en 1992. Son mari, également ancien ouvrier, est mort d’un cancer en 1987.
« Je suis entrée à l’usine à 14 ans. Ma mère y travaillait et elle est tombée malade. Comme c’était l’entreprise qui nous logeait, j’ai dû la remplacer sinon on risquait de perdre notre logement. On était au moins dix dans ma famille à travailler dans l’amiante. Moi, j’étais fileuse. A 21 ans, j’ai passé une visite médicale et la direction m’a dit qu’on allait me changer d’atelier. On ne m’a pas dit pourquoi, j’ai compris des années plus tard que c’était à cause de l’amiante. J’étais déjà contaminée et personne ne m’a rien dit. Mon mari, qui était un homme fort, est mort dans des souffrances terribles. A la fin, il demandait des piqûres pour mourir. Il ne pouvait plus faire un effort, il étouffait en permanence. J’en veux le plus à la médecine du travail de l’usine qui n’a pas fait son travail. Une fois, mon mari avait passé une visite, il était déjà malade, mais le médecin du travail lui a dit qu’il toussait parce qu’il avait pris un coup de froid. Le lendemain, il avait dû être hospitalisé, il avait en réalité un œdème pulmonaire ! »

Roger Armand, 60 ans, ancien ouvrier. Trésorier de l’Association locale de défense des victimes de l’amiante (Aldeva) de Condé-sur-Noireau, il est atteint d’asbestose sur les deux poumons.
« Ma maladie a été reconnue en 1998, mais elle était en réalité connue par mon employeur depuis 1983. J’ai retrouvé mon dossier médical de l’époque qui l’attestait, mais qu’on m’a toujours caché. J’ai travaillé pendant vingt-et-un ans dans l’amiante. Quand j’ai commencé, j’avais 18 ans, j’étais intérimaire dans la région, et j’ai accepté d’aller chez Ferodo parce qu’il me proposait un contrat et qu’il m’embauchait 40% plus cher. Ma première année, en 1964, je l’ai passée à la salle des broyages. On mettait l’amiante dans les bennes à pleines mains. Dans l’atelier, il y avait tellement de poussière qu’on ne voyait pas à dix mètres. Les six gars qui travaillaient avec moi à l’époque sont tous morts aujourd’hui. J’ai entendu parler de l’amiante uniquement en 1998, un an après l’interdiction. Les médias disaient que les anciens ouvriers allaient avoir des cancers, alors je suis allé faire une radio des poumons, et c’est là que j’ai appris la vérité. Depuis, je vis dans l’angoisse qu’un cancer se déclare. Les copains à qui c’est arrivé, ils n’ont pas tenu trois mois. » 

Recueilli par Bastien Bonnefous